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Idées - La Tribune Région Sud

Comment éviter une crise globale de la dette et un effondrement systémique

Ezzedine Ghlamallah chercheur au Centre d'Etudes et de Recherche en Gestion de l’Université d’Aix-Marseille (CERGAM)

Publié le 25 mai 2020 à 13:07 - Mis à jour le 01 octobre 2025 à 02:09

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Le Quotidien Numérique

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Après la crise de 2008, malgré l'injection de liquidités, les pays développés n'ont pas su retrouver le niveau de vitalité économique espéré. Les effets du Covid-19 viennent encore plus chambouler les fragiles équilibres. Une révision totale du système financier européen s'impose avec un fléchage des crédits vers l'économie réelle.

En 2008, après avoir surconsommé des produits toxiques, le système financier mondial a frôlé l'overdose. Depuis, malgré les injections massives de liquidité opérées par la Banque Centrale Européenne pour le réanimer, l'objectif de vitalité économique, avec une inflation de 2%, n'a jamais été atteint en France. Après une décennie de politiques non conventionnelles, les grandes économies développées ont atteint des niveaux d'endettement publics et privés sans précédent. En effet, depuis 2007, la dette mondiale a grimpé de plus de 50 %, pour s'établir en 2019 à 253 000 milliards de dollars. Quant à celle de la France, elle est passée de 1 370 milliards à 2 380 milliards d'euros, soit une augmentation de 73 % sur la même période. En septembre 2019, le ratio global de la dette mondiale sur le produit intérieur brut mondial s'élevait à 322 %. Avant même que la crise du COVID-19 n'éclate, l'économie mondiale était tout sauf robuste et inonder les marchés de liquidités à la suite de la crise des subprimes a seulement permis au système financier mondial de survivre mais pas d'assurer la prospérité.

Changement de paradigme

En avril 2020, au cœur de la crise COVID-19, l'activité économique mondiale a quasiment été mise à l'arrêt avec une activité au plus bas, proche de zéro, dans les services et un niveau de chômage explosif. Aux États -Unis, d'après le Bureau des statistiques du travail, la cinquième semaine du confinement, 4.43 millions de personnes se sont inscrites comme demandeur d'emploi, et c'est plus de 20 millions d'emplois qui ont été détruits en avril 2020. Avec une récession jamais vue en temps de paix, l'indice du Standard & Poor's 500 a connu la correction la plus fulgurante de son histoire : alors qu'il avait fallu 369 jours pendant la crise de 2000 et 247 jours en 2008 pour atteindre 30% de baisse, la crise du coronavirus n'en aura demandé que 22. En réaction, la Réserve fédérale des États-Unis a baissé ses taux à 0% en « urgence » et a également lancé son 4ème assouplissement quantitatif en y incluant des obligations d'entreprises, ce qu'elle s'était refusé jusqu'alors.

De son côté, le conseil des gouverneurs de la Banque Centrale Européenne a décidé, le 18 mars 2020, de lancer un nouveau programme temporaire d'achats d'urgence face à la pandémie (PEPP) de 750 milliards d'euros s'étalant jusque fin 2020. Ce plan reprend toutes les catégories d'actifs éligibles au titre du programme étendu d'achats (APP), mesure de politique monétaire non conventionnelle, lancé à la mi-2014 qui représentait, d'après les données communiquées par la Banque Centrale Européenne, 2 822 milliards d'euros à fin avril 2020. Les achats effectués dans le cadre du PEPP, bien que distincts de ceux effectués dans le cadre de l'APP, viendront s'y ajouter, portant ainsi les rachats d'actifs opérés par la Banque Centrale Européenne a près de 3 600 milliards d'euros.

Dans ce contexte de panique mondiale, la réaction des États ne s'est pas fait attendre : à titre d'exemple, les mesures fiscales et budgétaires prises par les États représentent près de 30 % du produit intérieur brut en Allemagne, 15 % au Royaume-Uni, 13 % en France et 10 % aux États-Unis. Le Japon et le Canada ont même décidé d'octroyer directement aux ménages de la « monnaie hélicoptère ». À la suite de l'adoption de ces plans de relances budgétaires massifs, l'endettement des États va bondir. La France franchira dans un futur très proche la barre symbolique de 100 % de dette sur son produit intérieur brut. La majorité des États auront donc, dans les prochaines années, à mettre leurs revenus davantage à disposition au service de leur dette, et in fine ce seront leurs citoyens qui en subiront les conséquences, lesquelles se traduiront par une augmentation des prélèvements et une réduction des investissements d'infrastructures et des dépenses sociales.

Le marché des crédits à risques, évalué à 9 000 milliards de dollars par le Fonds monétaire international, représente-lui aussi une véritable bombe à retardement. En effet, un écartement des spreads a été constaté sur les marchés financiers entre obligations à haut rendement, dites spéculatives, et obligations de meilleure qualité, dites investment grade, signifiant que le marché anticipe de nombreux défauts à venir sur les premières et que l'abondance de liquidité profitera essentiellement aux secondes. Ces faillites en cascade d'entreprises entraineront pour les États, déjà lourdement endettés, une diminution de leurs rentrées fiscales et une augmentation du chômage, lesquelles les contraindront à creuser leurs déficits. Les gouvernements seront contraints d'une part à trouver de nouvelles ressources par encore plus de dettes et d'impôts, et d'autre part à réduire leurs dépenses publiques.

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En Europe, le 5 mai dernier, la Cour constitutionnelle allemande a lancé un ultimatum intimant à la Banque Centrale Européenne de justifier dans les trois mois son programme de rachat d'actifs lancé après la crise financière des subprimes. La Cour a estimé « douteuse » la compétence de la Banque Centrale Européenne à racheter massivement la dette des États. L'arrêt rappelle le principe d'équilibre des interventions de la Banque Centrale Européenne en fonction du poids de l'économie de chaque pays membre. Or, l'Italie, avec une dette publique de 134,80 % du produit intérieur brut à la fin 2019, est le premier bénéficiaire du programme étendu d'achats d'actifs (APP). La conséquence majeure de ces rachats se traduisant sur le poids du bilan de la Banque Centrale Européenne, explosant à la hausse. Bien que la Banque Centrale Européenne ne réponde que devant la justice européenne, et que seule la Cour de justice de l'Union européenne soit compétente pour juger, cet épisode qui est loin d'être clos, aura montré que la politique monétaire expansionniste de la Banque Centrale Européenne mettait à rude épreuve l'unité de l'Union.

L'injection de liquidité, insuffisante

Au temps de la reconstruction, la simple injection massive de liquidité sur les marchés financiers, l'augmentation des impôts et de la dette des États et des entreprises, ainsi que la mise en place de nouvelles politiques d'austérité ne suffiront pas à répondre aux attentes sociétales des citoyens. La crise des subprimes aura démontré que ces mesures n'ont eu que peu d'effets sur l'activité économique et le bien-être de la population, au contraire, elles auront principalement contribué à alimenter l'inflation des actifs financiers et les politiques d'austérité ayant conduit en 2019 à des mouvements sociaux sans précédents.

L'endettement est la cause des dépressions, lesquelles sont les conséquences de tentatives de désendettement d'agents économiques, à la suite d'un retournement violent d'une conjoncture bénéfique liée à l'abondance du crédit. Le cercle vicieux de la dette et de l'austérité comme seule solution de sortie de crise semble inextricable : si les banques centrales ferment le robinet du crédit, l'économie risque de s'effondrer ; et si la dette continue de croitre indéfiniment, c'est la société civile qui risque de tomber sous les coups de l'austérité.

Dans cette nouvelle ère post-COVID-19 qui s'annonce, il est sans doute temps de revoir le paradigme actuel hérité d'une époque où la quantité d'argent en circulation était fonction des réserves en métaux précieux dont les banques centrales disposaient. Ce paradigme non-actualisé, qui considère encore la monnaie comme un bien limité et les ressources illimitées, a contribué à la destruction des écosystèmes, au gaspillage des ressources naturelles, et à l'émergence d'une société de plus en plus inégalitaire où les écarts se sont creusés. Pourtant, il a été prouvé dans une étude menée par l'OCDE que la réduction des inégalités était créatrice de richesse. Ce paradigme dépassé par la crise du COVID-19 doit être actualisé pour ne pas hypothéquer le futur : ce sont les ressources naturelles qui sont limitées auxquelles doivent s'adapter les besoins humains ; en revanche, puisque créée ex-nihilo, la quantité de monnaie utilisée peut être illimitée et mise en circulation en fonction des besoins humains.

Un plan Marshall 2.0

Dans un contexte post gilets-jaunes d'urgence climatique où les attentes sociétales sont extrêmement fortes, si les décideurs européens ne veulent pas retomber dans l'enfer des nationalismes et de la guerre, il devient urgent de repenser le fonctionnement et les finalités du système financier européen au travers d'un Plan Marshall 2.0 : les intérêts et une partie de la dette devront être annulés par la Banque Centrale Européenne dans le cadre d'un vaste plan de relance communautaire devant financer par création monétaire directe les besoins vitaux des citoyens des États de l'Union leur assurant bien-être et prospérité. La Banque Centrale Européenne doit devenir « sociétale ». Sans prendre la pleine mesure de cette nécessité, l'Europe née au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dont l'ambition était d'apporter la paix et la prospérité sur le continent, ne survivra pas à son propre éclatement qui risque de coïncider avec celui de la dette. Nous sommes au lendemain d'une guerre pandémique dont les stigmates vont être profondes, les seuls soins qui assureront au système sa survie doivent se traduire par la réorientation des crédits vers l'économie réelle ainsi que par une véritable politique de soutien des secteurs les plus utiles aux citoyens tels que la santé, l'éducation, la culture, les loisirs et le développement des infrastructures.

Ezzedine Ghlamallah chercheur au Centre d'Etudes et de Recherche en Gestion de l’Université d’Aix-Marseille (CERGAM)

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