OPINION. « "Sophie, la girafe" au pays des écrans »

Photo d'illustration
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Depuis plus de 60 ans, et 70 millions d'exemplaires vendus, « Sophie la girafe » en a vu de toutes les couleurs. Mordillée, étirée, maltraitée, piétinée... elle a longtemps été le tout premier jouet que les très jeunes enfants manipulaient, en particulier lors des épisodes de poussées dentaires. Fabriquée en caoutchouc naturel, les générations qui se sont succédé et qui avaient pour ami ce sympathique petit animal souriant, n'ont jamais eu à se plaindre, bien au contraire, de son côté inanimé. Tout l'inverse d'un autre « premier jouet », lui animé, et qui, depuis quelques années, se retrouve de plus en plus fréquemment dans les berceaux : l'écran.
Dans un court essai autant revigorant qu'inquiétant, la neurologue Servane Mouton (1) tire la sonnette d'alarme. Elle est loin d'être la seule. Du président de la République en passant par les parlementaires et quantité d'autres personnalités (scientifiques, philosophes, spécialistes du numérique, y compris Bill Gates lui-même qui imposa cette règle à ses enfants « pas de téléphone avant 14 ans »), tous s'attachent à alerter sur le fait que la surexposition des enfants aux écrans est en passe de devenir le mal du siècle.
Pour quantifier l'ampleur du phénomène, il faut s'en remettre aux chiffres. Désormais parfaitement documentés du fait d'un grand nombre d'études parues sur le sujet (Anses, Santé publique France...), ces données sont éloquentes : les enfants âgés de 1 à 6 ans passent en moyenne 4h37 par semaine sur internet (source UNAF). D'autres rapports, plus pessimistes évoquent, au titre des 3-6 ans, un temps quotidien qui varie entre 1h47 et 2h07.... (source : rapport Enfants et écrans, A la recherche du temps perdu, avril 2024).
En partant de cette hypothèse de 2 heures quotidiennes d'exposition aux écrans, annuellement cela reviendrait à passer près de 750 heures, soit, et pour se donner un ordre de grandeur, le fait de visionner 2,6 fois l'intégralité de l'une des séries les plus longues de l'histoire de la télévision : les 770 épisodes des Simpson. A une période clé de la vie du jeune enfant où les apprentissages essentiels sont en jeu (s'exprimer, nouer des liens sociaux, maitriser ses émotions, se concentrer, découvrir le monde environnant...), on perçoit sans mal que toutes ses heures passées devant un écran sont à jamais perdues. Effarant constat.
Aux côtés de ces heures de cerveau happées par le défilement d'images (sauf si celles-ci ont évidemment un lien évident avec le monde scolaire), cette aimantation de l'attention par les écrans génère tout un tas de pathologies nouvelles : troubles visuels (myopies, stress oculaire digital...), maladies cardiovasculaires du fait de la sédentarité, altération du sommeil... Largement autant, voire plus préoccupant, les écrans compromettent également le développement neurologique. L'auteure rappelle à juste titre que « la maturation structurelle et fonctionnelle du cerveau commence in utero et se poursuit jusqu'à 25 ans environ. »
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Sans parler que les stratégies développées par les grandes plateformes internet pour retenir notre attention et nous procurer des « shoots de bonheur immédiats » ont pour conséquence de brouiller la capacité de concentration de l'enfant, a fortiori lorsqu'il est très jeune (3 ans ou moins), voire d'altérer les capacités cognitives ou de mettre en péril l'équilibre psychologique.
Là encore, un grand nombre d'études scientifiques font désormais le lien entre anxiété, dépression et usages immodéré des réseaux sociaux, donc des écrans. S'il ne s'agit évidemment pas de condamner définitivement l'usage des écrans, car ils peuvent aussi être des outils qui permettent d'éveiller la curiosité et en cela aider à l'apprentissage, ce sur quoi il faut faire porter tous les efforts, car il en va d'une question de santé publique, c'est la question du « trop plein numérique », c'est-à-dire de l'aliénation numérique, alimentée en cela par les grandes plates-formes interactives qui lorgnent sur l'économie de notre attention.
Souvent invoqué sur des sujets qui parfois traduisent une certaine propension à rejeter le risque, ici, et sur ce sujet de l'usage excessif des écrans par les plus jeunes, le principe de précaution s'impose comme pouvant être l'un des remèdes à ce mal. Certes, tout ne sera pas résolu d'un coup de baguette magique car « on aurait décidé ou légiféré que... », mais puisqu'il s'agit de remettre l'humain à sa juste place, en évitant des impacts durables sur la santé des enfants, des propositions et idées existent. Beaucoup d'entre elles s'inspirent de ce principe de précaution consistant à questionner nos besoins et modifier usages et habitudes.
Loin d'être exhaustif, les pistes de travail évoquées vont de l'interdiction de certains services numériques addictogènes, afin de redonner du choix aux parents et aux enfants, en passant par le fait de redonner du choix aux utilisateurs des services numériques. Sur ce dernier point, le règlement DSA (Digital Services Act) adopté par l'UE en octobre 2022 et entré en vigueur au mois l'année dernière, permettrait la mise en œuvre de cette idée.
Autres pistes : promouvoir la recherche et l'innovation pour faire émerger les meilleurs standards pour la protection de la santé physique et pour l'écoconception des services numérique ou, enfin, organiser un accès progressif des jeunes aux écrans et à certains usages.
A coup sûr, tout cela demandera du temps, de l'énergie et du courage (de la part du personnel politique, en particulier les parlementaires, à l'instar de précédentes propositions de loi visant à la prévention et à la sensibilisation des parents) pour que cette maladie du siècle régresse. C'est à ce prix-là que Sophie la girafe cohabitera en paix au pays des écrans.
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(1) : Ecrans, un désastre sanitaire : il est encore temps d'agir. Servane Mouton. Collection Tracts Galimard, fev 2025
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