OPINION. « Rupture de la trêve à Gaza : la poule et l'oeuf »
Sébastien Boussois

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À chaque fois que l'on met de côté la situation au Moyen-Orient, elle se rappelle à nous violemment. Benjamin Netanyahou a décidé avec son nouveau chef d'État-major, en âme et conscience, de mettre un terme à la fragile trêve qui tenait depuis deux mois entre Israël et le Hamas. Depuis le 2 mars, il avait déjà bloqué l'aide humanitaire, contrevenant aux règles sur lesquelles il s'était engagé lors de la signature de la trêve le 18 janvier dernier. Organise-t-il le chaos pour sauver les meubles et les siens avant tout ? Pas uniquement.
Il n'est pas tout à fait le seul responsable : le Hamas garde les otages israéliens au chaud comme la dernière monnaie d'échange dont il dispose contre sa survie. Exit ses préoccupations des Palestiniens de Gaza, la seule chose qui importe pour lui est son sort : depuis le 7 octobre, il a cru pouvoir rebondir et se renforcer, c'est tout l'inverse, malgré la libération de centaines de prisonniers palestiniens qui pourront renforcer les rangs et susciter les vocations. L'incertitude sur l'avenir de Gaza dessert les deux belligérants, qui ont tout intérêt à faire traîner et repartir en guerre. Quand on se demande qui a rompu la trêve en premier, ce n'est pas l'histoire de la poule ou de l'œuf. C'est l'histoire des deux.
Voilà plusieurs semaines que les négociations se sont enlisées entre les deux parties, sous l'égide des Américains, du Qatar et de l'Égypte, et les échanges sur la deuxième phase de la trêve n'ont jamais permis la libération des otages israéliens ni l'amélioration des conditions de vie des Gazaouis. Encore moins une solution concrète pour l'avenir de Gaza. Après les déclarations de Donald Trump promettant de faire de Gaza une nouvelle Riviera, les pays arabes se sont réveillés pour proposer un contre-projet pour reconstruire l'enclave.
Le 4 mars dernier, la Ligue arabe, qui avait partiellement disparu depuis le début de la guerre, tentait un retour en force pour peser sur le sort des millions de Gazaouis pris en étau entre les souhaits israéliens, ceux des États-Unis, et l'impuissance de la communauté internationale. Vider Gaza de ses habitants serait certes totalement contraire au droit international, mais sans vision concrète et réaliste de l'avenir de ce territoire enclavé et détruit et capacité d'imposer la paix, quelle vie pour les Palestiniens sur place, si ce n'est le risque d'un nouveau basculement dans la violence ? La force de la Ligue arabe c'est qu'elle fait croire au monde que parfois les pays du monde arabe peuvent être unis. Le problème de la Ligue arabe est qu'elle n'a aucun poids. Et s'il est bien une question qui les divise, c'est la question israélo-palestinienne : pendant que les pays qui avaient signé les accords d'Abraham comme les Émirats arabes unis se font très discrets sur la violence qui se déchaîne de part et d'autre, d'autres comme le Qatar continuent à essayer de trouver une solution à une future Gaza avec les Gazaouis.
Le choix de Netanyahou de ces dernières heures de reprendre les bombardements dans l'enclave relève de la théorie du chaos pour brusquer les choses. 1000 morts plus tard, le Premier ministre israélien, sort renforcé, surtout que depuis la rupture de la trêve, le ministre le plus radical du gouvernement de coalition de « Bibi », Itamar Ben Gvir, a annoncé son retour au gouvernement. Chantre du non-compromis, il défend une destruction totale de Gaza. Netanyahou espère-t-il, par la pression, ainsi ramener le Hamas à la table des discussions pour forcer la libération des 50 otages restants, vivants ou en partie morts ?
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Étrange stratégie en effet si l'on peut appeler cela une stratégie: ce n'est pas la première fois qu'il fait courir de tels risques aux otages. Les civils palestiniens lui importent peu : il sait que maintenir l'état de guerre lui assure une survie politique. Récemment, il a du se présenter à la justice israélienne pour des faits de soupçons de corruption, une histoire qui dure depuis des années. Autant redevenir chef de guerre pour détourner l'attention. Du côté du Hamas, l'organisation bloque la libération, car il ne lui reste plus que cela comme monnaie d'échange. Le jour où il les aura relâché, il n'a aucune garantie que ses cadres restants ne seront pas éliminés purement et simplement ou que l'organisation ne sautera pas sous les coups des bombes à Gaza. Il se fiche que les otages soient vivants ou morts, les Israéliens accordent autant d'importance à ceux encore en vie qu'aux corps des disparus.
Depuis des mois, chacune des parties retarde la recherche de compromis et de solutions pour le territoire détruit. Le Qatar n'a pas ménagé sa peine, mais bien qu'étant un solide allié des États-Unis, il ne peut cautionner la décision de souvenir Netanyahou dans la rupture de la trêve. L'Égypte elle, en « paix » avec Israël depuis 1978, est la seconde puissance de médiation dans ce dossier, mais n'a pas toujours les mêmes positions que Doha. La force du Qatar qui lui a été dévoyé d'être l'interlocuteur du Hamas n'est pas suffisante aujourd'hui. Lui-même n'avait pas exclu à plusieurs reprises d'en finir avec l'organisation, mais si Doha ne garde pas le lien avec le Hamas, qui le fera ? Couper avec les islamistes, c'est définitivement faire une croix sur les otages et provoquer encore plus de morts de civils palestiniens qui ont déjà payé un lourd tribut.
On parle de 50 milliards de dollars de reconstruction, mais il ne suffit pas juste de reconstruire des bâtiments à Gaza, il faut y semer de nouveau les graines de la vie pour la survie, la sécurité des Gazaouis, mais aussi des Israéliens. Une fois encore, Donald Trump, par la pression maximale en soutenant Netanyahou, aura peut-être réussi à réveiller les consciences, et à pousser les pays de la région à prendre leurs propres responsabilités. Mais cela ne suffit pas. Qui va dire demain que le plan de la Ligue arabe est le meilleur et qu'il faut l'appliquer ? En attendant, l'inoxydable Benjamin Netanyahou reprend du poil de la bête avec son gouvernement sorti renforcé de ces bombardements. Et les civils gazaouis rebasculent dans un cycle nouveau de violence, sans aide humanitaire, sans espoir, et avec un soutien international peu efficace.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe et géopolitique, enseignant en relations internationales à l'IHECS (Bruxelles), associé au CNAM Paris (Equipe Sécurité Défense), à l'Institut d'Etudes de Géopolitique Appliquée (IEGA Paris), au NORDIC CENTER FOR CONFLICT TRANSFORMATION (NCCT Stockholm) et à l'Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse).
Sébastien Boussois
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