Thérapies numériques : les promesses de Lucine

Mikaël Lozano

Maryne Cotty-Eslous, fondatrice de Lucine
Agence Appa

Mikaël Lozano

Maryne Cotty-Eslous, fondatrice de Lucine
Agence Appa
Cette prise de conscience est parallèle à la crise des opiacés qui frappe de plus en plus fort les Etats-Unis. Le nombre de décès par overdose y est en hausse constante et dépasse de loin les autres causes de mortalité (accidents de la route, suicides, armes à feu...) et met en lumière la dépendance aux antidouleurs, héroïne et Fentanyl en tête. Une crise née des surprescriptions des médecins américains qui ont cherché, au début des années 2010, à mieux gérer les douleurs de leurs patients, et de l'arrivée de dérivés d'opiacés mis sur le marché par les laboratoires pharmaceutiques. Le public qui a commencé à consommer ces médicaments opiacés a basculé vers d'autres produits par la suite.
Ce phénomène américain commence donc à induire des changements dans la prise en charge de la douleur, confortés en Europe par la création du RGPD, le règlement européen de protection des données personnelles, qui donne davantage de crédit au patient et le remet au cœur du système. "On arrive donc au bon moment", sourit Maryne Cotty-Eslous. La jeune femme a pu elle-même pointer les effets secondaires, l'accoutumance et la perte progressive d'efficacité des anti-douleurs. Elle a aussi pu mesurer l'embouteillage des centres anti-douleurs français, qui ne peuvent proposer de rendez-vous au mieux avant trois mois, au pire avant neuf mois. Et 12 millions de Français au minimum souffriraient pourtant de douleurs chroniques...
Maryne Cotty-Eslous et son équipe ont donc bâti Lucine, un système capable de mesurer, analyser et soulager la douleur immédiatement, le tout de manière personnalisée. Concrètement, l'utilisateur peut se connecter à la plateforme accessible via son smartphone ou sa tablette et répondre à un questionnaire. La caméra, utilisée par l'application, peut de son côté utiliser des techniques de reconnaissance faciale pour détecter des "signes extérieurs de douleur" pour affiner ces éléments. Un soin personnalisé est alors proposé. Ce dernier peut prendre la forme de stimuli sonores ou visuels, d'un serious game... qui stimulent le cerveau ou détourne son attention, et font baisser la douleur immédiatement. "Lucine ne fait qu'actionner des mécanismes naturels, comme la production d'endorphines, grâce au digital", précise Maryne Cotty-Eslous.
Mais l'idée va bien plus loin. Les thérapies digitales, réunis sous l'acronyme de DTX (digital therapeutics) commencent à émerger aux Etats-Unis. Et les derniers travaux montrent que les solutions software ont une action chimique et changent l'architecture cognitique du cerveau, générant des bénéfices sur le long terme.
Dans un pays où afficher son ambition est souvent mal vu, le discours détonne. D'autant que la méthodologie adoptée pour le développement de la startup sort des cadres habituels :
Lucine est installée aux Bassins à flot (Agence Appa)
Créée officiellement en mars 2017, la startup bordelaise vit pour le moment de ses premiers contrats et profite du Crédit impôt recherche, dont elle bénéficie puisque son équipe ne travaille que sur des sujets très innovants.
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Un Lucine car il y en aura plusieurs, un par pathologie. "Nous travaillons sur plusieurs sujets en parallèle : l'endométriose, le diabète et notamment l'absence de sensibilité qu'il génère, le burn-out car la douleur n'est pas que physique, et les rigidités post-AVC. Mais d'autres sont en projet. Nous allons aussi permettre aux chercheurs d'utiliser Lucine pour étoffer le nombre de publications sur les DTX." Le premier exercice s'est achevé sur un chiffre d'affaires positif mais symbolique de 36.000 €. "Assez rapidement, on devrait arriver à un chiffre d'affaires de 5 à 10 millions." Ensuite ? "On est sur des multiples de 10 pour les contrats de distribution, qui couvre des périodes de dix ans."
Porter haut ses ambitions n'empêche pas les déconvenues et la dirigeante de Lucine n'en fait pas mystère non plus, expliquant avoir fait "des erreurs et un burn-out" :
Parallèlement, Maryne Cotty-Eslous a intégré le Conseil national du numérique. "Un engagement strictement personnel et qui n'implique pas l'entreprise", précise-t-elle.
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Depuis la fin de l'année dernière, la startup s'est installée aux Bassins à flot, dans des locaux non occupés par OVH dont le déploiement bordelais est moins rapide que prévu. Mais elle a également mis un pied au Canada. Plus précisément à Montréal, au Québec, auprès des équipes du professeur Serge Marchand, spécialiste mondialement réputé de la neurophysiologie de la douleur. "Nous y sommes pour des raisons scientifiques et pour des raisons de business car ils savent aussi en faire, sourit Maryne Cotty-Eslous. Attaquer le marché américain, c'est encore un peu trop tôt pour nous mais depuis Québec, on peut facilement l'observer, mieux le comprendre et s'y préparer. Le Canada est à 1 heure d'avion de Boston, 2 heures de New-York, la proximité a joué dans notre choix d'y installer une filiale. On y est très bien reçu et on recrute." La startup n'abandonne pas Bordeaux pour autant. Elle y programme notamment du « Lucine care program » : "Volontaires sains, aidants, patients douloureux chroniques, experts, on a besoin de chaque citoyen", explique Maryne Cotty-Eslous. Au-delà de ses bureaux, elle envisage à moyen terme d'y créer "un lieu de recherche pour recevoir des patients et les suivre dans la durée, co-construire des solutions avec eux... toujours dans l'optique d'internaliser au maximum. Et pour que l'équipe se rappelle quotidiennement pourquoi on fait tout ça." Equipe qui devrait s'étoffer d'une dizaine de profils supplémentaires cette année pour monter à une quarantaine de personnes.
Mikaël Lozano