« L'avènement d'un nouveau capitalisme ne peut être que d'ordre doctrinal »

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Les gouvernements ont-ils bien géré la crise financière et économique consécutive à la faillite de la banque américaine Lehman Brothers ?On a évité le pire. En ce sens, le résultat des actions menées est satisfaisant. N'oublions pas, l'expérience a été radicalement nouvelle car aucun des dirigeants politiques en charge n'avait eu à faire face à une aussi grave situation. Alors, forcément, des erreurs ont été commises qui reviennent en boomerang aujourd'hui. Elles sont bien sûr plus faciles à mettre en exergue ex post que dans l'urgence de l'action.Quelles ont été les principales erreurs ?La première, c'est que les gouvernements n'ont pas assorti leur sauvetage du système bancaire de conditions fortes. Ils étaient pourtant en position de force pendant la crise financière, mais n'ont pas su ou pas voulu exiger des banques qu'elles reviennent à leur métier principal, qui est le financement de l'économie. C'est un problème aujourd'hui parce que le crédit n'a pas été à la mesure de ce qu'il aurait pu être pour soutenir la reprise. Donc, la sortie de crise en est ralentie. C'est aussi injuste pour le contribuable massivement mis à contribution et qui n'a pas reçu le retour sur investissement qu'il aurait légitimement pu réclamer. La deuxième erreur fondamentale est de n'avoir pas su imposer de régulation aux agences de notation, compte tenu de l'incompétence qu'elles ont démontrée dans la genèse de la crise. C'est une faute car, désormais, les mêmes agences de notation mettent leur incompétence au service de la notation des dettes publiques.Est-ce qu'il n'y a pas eu aussi un défaut de gouvernance dans la gestion de la crise ?Le passage du G8 au G20 est un progrès, mais ce n'est pas encore une institution : c'est un lieu où l'on parle sans disposer des moyens de mettre en ?uvre des accords auxquels on ne parvient que très difficilement. Au niveau de l'Europe, nous payons l'absence de coordination des politiques économiques. Conséquence, l'Europe est le plus grand pays du monde en termes de PIB et son plan de relance a été le plus petit de ceux des grands pays : 1,6 point de son PIB, à comparer à 5,6 % pour les États-Unis. Comment s'étonner dans ces conditions que la zone euro ait connu une récession plus sévère : ? 4,2 % en 2009 (à comparer à ? 2,5 % aux États-Unis), plus de 6 millions de nouveaux chômeurs et une explosion de ses déficits et de sa dette. Indépendamment de sa volonté, l'Europe joue un rôle de « free rider ». Il y a un défaut majeur de conception des institutions européennes. La Commission est prise dans un réseau de traités qui organisent la politique de l'impuissance. C'est l'un des grands problèmes du monde à venir : si vous avez une région qui est contrainte à la politique de l'impuissance, alors que d'autres, les États-Unis, la Chine, sont dirigées par la puissance du politique, aucun nouvel équilibre n'est possible. Dans le monde multipolaire qui émerge de la crise, l'Europe n'a pas les moyens d'agir, parce qu'elle n'a pas su encore devenir un vrai pôle.La crise va-t-elle, comme on l'a annoncé, donner naissance à un nouveau capitalisme ?On est entré dans un nouveau monde, cela ne fait pas de doute. Mais cela fait un quart de siècle que ce changement est à l'?uvre. La brutalité de la crise a servi de révélateur. Entrer dans un nouveau monde n'implique pas nécessairement l'avènement d'un nouveau capitalisme car celui-ci ne peut être que d'ordre doctrinal. Pour l'instant, nous vivons toujours sur les règles du capitalisme libéral. La preuve, c'est que, à peine guérie de son extinction de voix qui l'a conduit à laisser aux institutions intergouvernementales le monopole de l'action, la Commission européenne est repartie dans les postulats d'avant-crise. Elle a remis en selle le Pacte de stabilité et mis 20 pays sur 27 en procédure pour déficit excessif ! Le plus grand obstacle à l'éclosion d'un nouveau capitalisme est donc d'ordre intellectuel. Notre vision du monde s'est révélée erronée. Nous vivions sur le postulat que les marchés étaient efficients. Or, ils se sont révélés d'une totale inefficience.Comment définir ce nouveau capitalisme ?Nous avons tous les ingrédients pour rebondir vers un modèle dont le visage serait plus avenant : une croissance plus soutenable, où les rentes de situation sont moins importantes, où les inégalités sont plus tolérables ; une croissance plus durable fondée sur des technologies propres de l'environnement et de l'énergie. Il faut aller vers une organisation économique et sociale fondée sur un compromis entre le principe égalitaire de la démocratie et le principe inégalitaire du marché. Nécessairement, c'est un système où l'État joue un rôle régulateur éminent.N'est-ce pas un peu ce qui se passe avec le retour de l'interventionnisme de l'État ? Dans son discours de Toulon, Nicolas Sarkozy est apparu comme un converti de la première heure?Le président de la République a su faire preuve de vision et de pragmatisme, notamment au cours de la présidence française de l'Union européenne qui a coïncidé avec le plus fort de la crise. Mais on ne peut pas avoir « le socialisme dans un seul pays ». Des intérêts économiques très puissants sont en jeu, qui ne rêvent que de voir l'État retirer sa main du jeu économique. Or, pour sortir de la crise, justement, il ne faut surtout pas qu'il la retire trop vite. Souvenons-nous des années 1930 : en 1937, considérant que la croissance était revenue, les États-Unis avaient conduit une politique d'austérité qui les a précipités de nouveau dans la crise. Il est très dangereux de sortir prématurément de la tente à oxygène. Le FMI le dit, mais c'est bien le seul. La seule musique que l'on entend en Europe est celle de la réduction des déficits. C'est se tromper d'ennemi. La dette n'est pas le sujet préoccupant du moment. Elle ne résulte pas d'une dépense publique excessive, mais d'une insuffisance de la croissance. On ne parle que de la dette et, pendant ce temps-là, on fait silence sur le chômage. C'est pourtant lui qui est inacceptable.Propos recueillis par Philippe MabilleInterview jean-paul Fitoussi Président de l'OFCE et professeur à Sciences po.

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