Derrière les mots... d'Angela Merkel

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- - - -Jean-Pierre Jouyet (*) : « Le politique ne peut pas accepter que la main invisible des marchés sape la construction politique de la monnaie unique » Il est normal, quand objectivement il y a un niveau de dette colossal, que les marchés financiers tirent la sonnette d'alarme. Mais, ici, se pose, pour la première fois, la question des conséquences des mouvements de marchés sur la souveraineté des Etats et de leur monnaie. Les propos de la chancelière sont donc bien la manifestation d'une prise de conscience des ravages que peuvent causer des comportements irrationnels et ils dépassent de loin des préoccupations conjoncturelles ou électorales. Le politique ne peut pas accepter que la main invisible des marchés sape la construction politique de la monnaie unique et s'attaque à la sécurité même des Etats de la zone euro. Il y a eu trois morts en Grèce, c'est intolérable. Le politique ne doit pas être dominé par les marchés, et notamment quand ceux-ci ont les comportements les moins rationnels. Ces dernières années, les Etats ont sans doute perdu le contrôle du fonctionnement des marchés. Près de la moitié des transactions s'opèrent dans des univers dérégulés et opaques. C'est le devoir des Etats et donc des régulateurs qui en dépendent d'inverser la tendance, en particulier au niveau européen. C'est une tâche sur laquelle le commissaire européen, Michel Barnier, et les régulateurs sont clairement engagés. (*) Président de l'Autorité des marchés financiers (AMF). - - - -Dominique Reynié (*) : « Une situation inédite et préoccupante pour nos régimes démocratiques »Les propos d'Angela Merkel ne font que traduire le grand désarroi des hommes politiques, en Europe et ailleurs, face à la globalisation du monde, et dont la finance n'est que l'expression la plus spectaculaire. C'est une situation inédite et très préoccupante, en particulier pour nos régimes démocratiques. Notre système repose en effet sur une croyance, celle de la capacité des dirigeants élus à agir avec efficacité et à protéger le peuple, notamment contre les effets de la mondialisation. Or, la crise grecque montre bien à l'opinion que l'action des politiques reste sans effet sur les marchés et sans effet sur la vie quotidienne des électeurs. Nous sommes bien dans une pleine prise de conscience des limites de notre système et de la toute puissance de la mondialisation. C'est d'ailleurs tout l'intérêt de la crise grecque. Et pourtant, l'Europe est la partie du monde où justement cette prise de conscience a été la plus précoce. Nous savons plus que d'autres que les Etats sont devenus trop faibles pour agir isolément. La grande ironie est que nous fêtons aujourd'hui les 60 ans de la Déclaration Schuman qui fournissait la clé pour éviter cela. Malheureusement, les politiques n'ont pas été au bout de la logique, par idéologie ou par intérêt. Tout le monde savait que l'euro imposait une gouvernance économique mais personne n'était prêt à le faire. C'est ce grand malentendu qui se révèle aujourd'hui avec force. Nous sommes face à un problème politique et non face à un problème de marchés qui dévoreraient peu à peu les Etats. La solution à la crise est donc politique, et bien évidemment européenne, c'est-à-dire commune à tous les Etats européens. (*) Professeur à Sciences po, directeur général de la Fondation pour l'innovation politique.- - - -Michel Aglietta (*) : « Tout converge dans le même sens : plus de régulation et une reprise en main par les États de la gestion de la dette publique »C'est stupéfiant ! Il m'apparaissait en effet que depuis l'automne 2008 et les G20 successifs, les Etats avaient déjà manifesté leur volonté de mieux encadrer les marchés et les banques. La crise vient cependant de rebondir, il est donc assez logique que les politiques fassent à nouveau entendre leur voix. De fait, tous les éléments qui nourrissent la spéculation sont toujours à l'oeuvre, notamment le maintien des taux à des niveaux très faibles. Mais nous sommes très certainement dans un contexte où l'idéologie jusqu'ici dominante de l'autorégulation prend fin. Il existe à cet égard un vrai changement de point de vue. La dérégulation a confisqué une partie du pouvoir des Etats au profit des intermédiaires financiers. Nous assistons à un juste retour des choses. L'Etat doit reprendre sa place, c'est-à-dire définir des règles de fonctionnement pour éviter toute situation oligopolistique - telle qu'elle existe en particulier sur le marché des CDS - et toute prédation sur l'économie. Le fonctionnement des marchés dans sa partie opaque et dérégulée n'est tout simplement pas acceptable du point de vue même de la théorie économique. Et aujourd'hui, tant les aspects économiques et financiers que politiques et éthiques de cette crise convergent tous dans le même sens : plus de régulation et une reprise en main par les Etats de la gestion de la dette publique. (*) Professeur de sciences économiques à Paris Ouest, consultant au CEPII. Dernier ouvrage paru: « la Crise, les voies de sortie ». Nouvelle édition (éd. Michalon).- - - -Maurice de Boisséson (*) : « Le problème est que les politiques n'ont pas compris la vraie nature de la crise »Les marchés ont raison et les politiques ont tort ! C'est pourquoi il est totalement vain de s'opposer aux marchés qui finissent toujours par l'emporter. Le problème est que les politiques n'ont pas compris la vraie nature de la crise que nous traversons. Ils pensent toujours que cette crise est une crise de confiance et qu'il suffit de restaurer la confiance à coups de milliards et de déclarations pour entrer à nouveau dans un cercle vertueux. La vraie crise est ailleurs : la répartition de la richesse mondiale est en train de changer au profit des pays émergents. C'est une tendance de fond, irrémédiable. Elle implique sans doute une baisse de notre niveau de vie à moyen terme mais suppose surtout une restructuration complète de notre appareil de production. En clair, il faut que l'agent immobilier en Floride devienne ingénieur agronome en Egypte ! Les politiques n'ont eu de cesse de retarder l'inéluctable en recourant massivement à l'endettement pour préserver un monde ancien. Bien évidemment, les limites de cet exercice sont aujourd'hui trouvées et c'est exactement ce qu'indiquent les marchés financiers. Le réveil est sans doute brutal mais les marchés financiers vont forcer les politiques à regarder la réalité en face et, peut être, à procéder aux réformes qui s'imposent, comme encourager la flexibilité de l'appareil productif. Mais, finalement, Angela Merkel ne dit pas autre chose lorsqu'elle affirme également que les Etats doivent avoir la force politique de se remettre sur les rails du Pacte de stabilité ! Autrement dit, c'est bien aux Etats d'être suffisamment vertueux pour ne pas donner prise aux marchés financiers. (*) Économiste chez Octo Finances.- - - -Gerd Langguth (*) : « Elle veut surtout faire des concessions aux sociaux-démocrates »Angela Merkel a certainement la volonté politique d'agir mais il n'existe encore aucun instrument pour contrer les spéculateurs financiers. Je pense qu'elle veut surtout faire des concessions aux sociaux-démocrates afin de rendre plus difficile le refus du SPD de voter le plan d'aide à la Grèce. Il en va de cette lutte contre les marchés comme de la réforme des traités européens. Je ne pense pas, compte tenu de l'état des opinions publiques, qu'Angela Merkel envisage de modifier encore les traités européens. Mais elle tente par cette offensive sur le plan des réformes de la zone euro de calmer le jeu sur la question de l'aide à la Grèce qui est encore mal acceptée par l'opinion publique et par la classe politique allemande.(*) Politologue à l'université de Bonn, biographe d'Angela Merkel.

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