Andy Burnham, Premier ministre : le pari du « roi du Nord » sur une ligne de crête économique
latribune.fr
Au 10 Downing Street, la transition politique s'opère sur fond d'une économie britannique d'une extrême fragilité. Le nouveau Premier ministre, Andy Burnham, hérite d'une conjoncture complexe, entre croissance atone, inflation persistante et marges de...
Officiellement installé au 10 Downing Street ce lundi 20 juillet, le nouveau Premier ministre britannique Andy Burnham hérite d’une croissance mensuelle atone à 0,1 % en mai. Un sursaut technique qui cache la paralysie de l'appareil productif, pris en étau entre un conflit persistant au Moyen-Orient et l'absence totale de marge de manœuvre budgétaire.
Ce lundi, Andy Burnham fait son entrée au 10 Downing Street comme nouveau Premier ministre britannique, après avoir été intronisé à la tête du Parti travailliste vendredi et reçu le feu vert du roi Charles III. Il devient ainsi le septième chef de gouvernement en dix ans, au terme d’une séquence politique marquée par l’instabilité et la démission de Keir Starmer en juin, sur fond de désillusion post‑Brexit et de crise du coût de la vie.
Cette transition politique se joue pourtant dans un calme trompeur, alors même que les signaux économiques restent inquiétants. L’Office national des statistiques a publié une hausse du produit intérieur brut de 0,1 % en mai, compensant tout juste le recul de 0,1 % enregistré en avril. Ce chiffre illustre l’extrême fragilité de l’économie britannique. Le secteur des services progresse de 0,3 % sur le mois, tiré par la programmation informatique, la publicité et la recherche médicale, tandis que l’économie dite réelle s’enfonce : la production industrielle décroche de 0,5 % et la construction recule de 0,8 %.
Certes, sur les trois mois clos en mai, la croissance globale affiche un rythme plus robuste de 0,7 %, tandis que la hausse annuelle du PIB atteint 1,3 %, sa meilleure performance depuis dix mois. Ce sursaut technique offre une sortie honorable à la chancelière de l’Échiquier sortante, Rachel Reeves. Mais pour son successeur désigné par Andy Burnham, l’avenir s’annonce complexe : l’activité industrielle s’asphyxie sous le coup de la flambée des coûts énergétiques, alimentée par les tensions géopolitiques dans le Golfe.
Un plan de relance régional mort‑né
Ancien maire du Grand Manchester, Andy Burnham a bâti son ascension nationale sur la promesse de réduire les fractures territoriales. Sa doctrine économique repose sur de grands investissements d’infrastructures hors de la capitale, afin de « manchesteriser » le pays en diffusant la croissance dans chaque région. Mais le dernier rapport de l’OCDE sur le Royaume‑Uni, publié en juillet, souligne que l’écart de productivité horaire entre Londres et les autres métropoles britanniques atteint désormais un ratio de deux à un, un cas unique parmi les pays développés. Les réseaux de transport du Nord, sous‑financés depuis des décennies, limitent l’intégration des bassins d’emploi régionaux et brident le rattrapage des villes de province.
Les marges financières pour y remédier sont quasiment inexistantes. L’OCDE exhorte le nouveau Premier ministre à maintenir une discipline budgétaire stricte, pointant notamment le coût croissant du système de retraite et la nécessité de restructurer les aides publiques face aux prix de l’énergie. Le gouvernement ne dispose ainsi d’aucun espace pour financer un grand plan de relance par la dette sans risquer une nouvelle sanction des marchés obligataires, encore échaudés par les épisodes récents d’instabilité budgétaire.
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Le pari du « modèle Manchester »
C’est pourtant sur la réussite de Manchester qu’Andy Burnham entend fonder son récit de transformation nationale. Après des décennies de déclin post‑industriel, la métropole du nord‑ouest a connu une renaissance économique qu’il espère reproduire à l’échelle du Royaume‑Uni. Le « roi du Nord », comme l’a surnommé la presse, a été maire du Grand Manchester de 2017 à juin 2026, date à laquelle il a été élu député, ouvrant la voie à sa conquête du leadership travailliste puis à son arrivée à Downing Street.
Parmi les priorités affichées de ce natif de Liverpool figure une politique de décentralisation approfondie, destinée à apporter de la croissance dans chaque région. Mais l’objectif de dupliquer la réussite mancunienne apparaît ardu.
« Il est arrivé à Manchester et a fait du bon travail, estime Henri Murison, directeur général du groupe de réflexion The Northern Powerhouse Partnership. Mais les cartes qu’il avait en main étaient meilleures que celles avec lesquelles il se retrouve aujourd’hui », ajoute‑t‑il.
Car le pays est lourdement endetté, avec des finances publiques sous pression et une croissance atone.
Manchester bénéficie en effet de caractéristiques spécifiques. Forte de trois millions d’habitants, la métropole abrite deux géants mondiaux du football – Manchester City et Manchester United –, cinq grands établissements d’enseignement supérieur ainsi qu’un aéroport rentable, partiellement détenu par la collectivité régionale. Au début des années 1990, le centre‑ville comptait moins de 1 000 habitants, contre plus de 100 000 aujourd’hui, rappelle Philip McCann, professeur au Productivity Institute de Manchester. Mais ce dynamisme n’est pas réductible à l’action d’Andy Burnham seul, nuancent plusieurs experts.
À la tête de l’Autorité métropolitaine du Grand Manchester, il partageait ses compétences – notamment sur les transports – avec les maires élus des dix communes du territoire. Le journaliste et écrivain Andy Spinoza, auteur de Manchester Unspun (2023), souligne que le maire du Grand Manchester ne dispose que d’« une voix parmi onze » et le compare plutôt au « capitaine d’une équipe de football ». Pour Philip McCann, la métamorphose de la métropole est d’abord due à la vision au long cours de deux hommes : Howard Bernstein, directeur général non élu de la municipalité (1998‑2017), et Richard Leese, qui a dirigé la ville pendant vingt‑cinq ans (1996‑2021). Andy Burnham s’est fait à la fois « le garant et le catalyseur » de cette stratégie.
Son bilan local reste d’ailleurs contrasté. Sur le plan visible, son succès politique le plus net a été de reprendre le contrôle public d’un réseau de bus auparavant fragmenté et géré par des opérateurs privés, en l’intégrant à un système de transports incluant le tramway. Mais l’ancien élu avait aussi promis de mettre fin au sans‑abrisme avant 2020, un objectif non tenu. Matthew Johnson, président de l’association d’aide aux sans‑abris Lifeshare, lui reconnaît le mérite d’avoir réellement porté ce sujet sur la scène publique, tout en constatant que « le sans‑abrisme reste un problème majeur ». Andy Burnham a connu d’autres revers, notamment l’abandon d’un projet de vaste zone à faibles émissions face à l’opposition des automobilistes.
Gérer une métropole et diriger le pays sont pourtant deux exercices très différents, rappelle l’ancien maire de Manchester Richard Leese. Être à la tête du Grand Manchester suppose un partage du pouvoir et une vision de long terme, « ce n’est pas comme ça que Westminster fonctionne ». Philip McCann, lui, se réjouit que le nouveau chef du gouvernement soit un dirigeant qui a « vécu et respiré » la décentralisation, dont il est un ardent défenseur.
« On a presque l’impression que c’est maintenant le vrai big bang. (…) Je suis optimiste », confie‑t‑il.
La menace d’un choc stagflationniste
Le principal obstacle sur la route du nouveau Premier ministre ne vient toutefois pas du Parlement, mais de la trajectoire des prix. Une note de conjoncture de BNP Paribas anticipait ainsi une inflation moyenne de 3,6 % pour l’année en cours, bien au‑dessus de la cible officielle de 2 % fixée par la Banque d’Angleterre. Ce niveau de prix tient à la forte dépendance du pays aux importations de matières premières, dont les cours mondiaux restent orientés à la hausse.
Pour contrer cette dérive stagflationniste, la vieille dame de Threadneedle Street devrait maintenir une politique monétaire restrictive, limitant d’autant la reprise du crédit aux entreprises et aux ménages. Les prévisions de croissance de l’OCDE pour le pays culminent à 0,9 % cette année, avant de remonter légèrement à 1,1 % en 2027. Si cette performance demeure parmi les plus élevées d’Europe de l’Ouest, elle reste insuffisante pour générer les recettes fiscales indispensables au financement de services publics en crise, à commencer par le système de santé.
Le rapprochement réglementaire avec l’Europe comme unique issue
Privé de leviers budgétaires domestiques, le gouvernement d’Andy Burnham cherchera donc des relais de croissance externes. La solution pourrait passer par un pivot stratégique vers le continent européen. Le Royaume‑Uni traîne un déficit commercial structurel majeur, avec un solde négatif de 89 milliards de livres enregistré vis‑à‑vis de l’Union européenne sur l’année 2025. Pour y faire face, Londres prépare activement un projet de loi d’alignement réglementaire automatique sur certains standards européens.
Ce texte, qui doit être présenté au Parlement avant la fin de l’année, vise à fluidifier les échanges sur les segments les plus pénalisés par les barrières douanières post‑Brexit. Sont visés en priorité les règles sanitaires, le marché du carbone et le transport d’électricité. Pour l’industrie britannique, cette reconnexion constitue la seule bouée de sauvetage disponible pour tenter de s’intégrer aux chaînes de valeur de la décarbonation européenne, faute de pouvoir bénéficier de subventions publiques massives à l’américaine.
Pris en étau entre discipline budgétaire, menace stagflationniste et promesse de rééquilibrage territorial, Andy Burnham aborde son mandat sur une ligne de crête. Le « modèle Manchester » lui offre un récit et une méthode, mais ni les conditions macroéconomiques ni les rapports de force politiques ne sont les mêmes qu’au niveau local. La réussite de son gouvernement dépendra de sa capacité à conjuguer décentralisation réelle, rapprochement réglementaire avec l’Europe et maîtrise de l’inflation, sans décevoir l’espoir de ceux qui voient en lui l’ultime chance de refermer la parenthèse tourmentée de l’ère post‑Brexit.