« Une crise économique, il ne faut pas la manquer »
La Tribune
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Vos résultats en 2009 ont été affectés par la crise. Cela vous incite-t-il à réviser votre stratégie ?Il faut regarder la situation des entreprises et leur devenir avec la bonne focale. Et cela d'autant plus que la crise économique a créé une sorte de glaucome. 2009 a été pour Dassault Systèmesave;mes une année importante dans la transformation de l'entreprise, une année aussi marquante que 1999. En fait, une crise économique, il ne faut pas la manquer. Et je crois que nous n'avons pas manqué cette étape. Nous avons fait l'acquisition de nos forces de vente dépendant jusqu'alors d'IBM. On travaille donc désormais en direct avec tous nos grands clients dans le monde. Sans la crise, nous n'en aurions pas eu les moyens. Il y a deux ans, la structure PLM d'IBM valait environ 2 milliards. À 600 millions, cela change tout. En plus de cela, en 2009, nous avons augmenté notre capacité de R&D de 5 % par de nouvelles embauches et sauvegardé l'emploi existant. Nous avons également réduit nos coûts en changeant de fonctionnement et en mutualisant nos services. Durant la dernière décennie. Dassault Systèmesave;mes a défini un champ d'activités dans lequel il entendait être présent. Nous y avons acquis une part de marché de près de 30 %. En dix ans, nous avons ainsi triplé de taille.Et dans dix ans ?Nous triplerons encore de taille d'ici à 2020. La prochaine étape passe notamment pour nous par la pénétration de nouveaux marchés. Le développement durable en fait partie, ce qui inclut l'énergie, les transports, l'urbanisation. Les modes de production vont se transformer de façon très profonde. Nous n'en avons aucun doute. Cela va engendrer un nouveau type d'économie. Nous allons être en mesure de tirer avantage de ces formidables occasions.Vous ne redoutez pas la concurrence chinoise ?Aujourd'hui, l'industrie du logiciel est peu développée en Chine. Mais il y a un marché et des besoins. La seule question qui se pose concerne le type d'alliances qu'il convient de nouer. Il faut certes prendre des précautions mais, d'une façon générale, quand vous possédez des technologies que les Chinois n'ont pas, vous êtes toujours les bienvenus.Et le risque de copie ?Il y a deux types de risques : la duplication du programme pure et simple, pour éviter de payer les droits d'exploitation d'un logiciel, ou la reprise des idées, qui permet d'en programmer de nouveaux à moindres frais. La copie pure et simple constitue un problème mondial. En France, bon nombre de logiciels sont utilisés de façon illégale. En Chine, cette utilisation illégale peut être une façon de gagner des parts de marché. Il faut alors tenter de normaliser ses relations avec les entreprises qui utilisent un logiciel illégalement. Quelquefois, il est même plus simple de gagner un client par cette voie que par la commercialisation normale. Ce raisonnement a cependant ses limites, car cette régularisation prend du temps. En ce qui concerne l'imitation des idées, franchement, il n'y a pas plus de cas litigieux en Chine qu'aux États-Unis. J'irais même plus loin. Je trouve étonnant ? sinon scandaleux ? que rien ne soit fait à l'OMC pour lutter contre la différence entre les brevets déposés aux États-Unis et ceux déposés dans tout autre pays dans le monde. Les brevets américains ne sont pas qualifiés, à la différence des brevets européens. Vous pouvez donc déposer n'importe quoi et aller ensuite devant les tribunaux pour contester la validité de ceux de vos concurrents. Je rédige en ce moment une note pour la Commission européenne sur ces « trolls ». Il se trouve en effet des financiers ou des juristes qui acquièrent des portefeuilles de brevets très mal ficelés et menacent ensuite de poursuites. La plupart du temps, il faut se résigner à payer, parce que les tribunaux vous demandent d'apporter la preuve que vous n'avez pas copié. La facture forfaitaire atteint souvent quelques millions d'euros.Quels enseignements tirez-vous des rappels massifs de véhicules auxquels Toyota, l'un de vos grands clients, est contraint actuellement. Est-ce un problème de conception, ou une recherche d'économies ayant entraîné un problème de qualité ?Le fait qu'autant de véhicules soient rappelés montre qu'il y a un taux de réutilisation élevé de composants ou de sous-systèmes. Jadis, il y avait peu de réutilisation de ces parties entre différents modèles. Si quelque chose ne fonctionnait pas bien sur un véhicule, cela n'entraînait pas autant de rappels. Aussi, le problème sur la pédale d'accélérateur, à ce que j'en ai compris, semble être lié au vieillissement d'un matériau, qui se décompose et devient collant. Je pense qu'à l'avenir, avec l'évolution de l'utilisation des matériaux, nous serons plus souvent confrontés à des problèmes de cette nature. Je mets donc en garde ceux qui voudraient tirer profit de ces rappels massifs. Ce qui arrive à Toyota peut arriver demain à tous les constructeurs automobiles.Vous avez plaidé pour que le grand emprunt intègre un projet d'informatique à distance. La phase actuelle d'industrialisation de l'informatique vous semble-t-elle soulever des problèmes de souveraineté ?Oui. L'informatique à distance, ou « cloud computing », représente une mutation profonde et constitue une formidable opportunité pour beaucoup de PME. Elle leur donne la possibilité de fournir des services au niveau mondial à un coût plus faible. À mon avis, un « cloud » européen est stratégique en termes de souveraineté, mais aussi en termes d'acquisition de savoirs. Je fais l'analogie entre le cloud computing et la maîtrise de l'énergie. À une époque, on aurait pu dire que notre pays pouvait se fournir en énergie à l'étranger, mais le choix du nucléaire a été fait. Dans les arbitrages intermédiaires du grand emprunt, plusieurs centaines de millions ont été évoqués pour le cloud computing. Je pense qu'il faut 5 milliards d'euros. Pas sur un an, bien entendu. C'est beaucoup, mais je suis persuadé qu'on peut les réunir. Ma proposition est très simple. D'abord, j'ai proposé un modèle économique intéressant. J'ai proposé que Dassault Systèmesave;mes en soit actionnaire, aux côtés d'autres, dont l'État, parce que j'aimerais bien l'avoir comme client. Mais je n'ai pas le sentiment que l'urgence ait encore été bien appréhendée.Vos avez été l'artisan du triplement de chiffre d'affaires de Dassault Systèmesave;mes sur les dix dernières années. Serez-vous celui du triplement prévu pour la prochaine décennie ?Si j'en ai la possibilité, bien entendu. Je n'ai pas l'impression de manquer d'idées. Ma passion, c'est Dassault Systèmesave;mes. La structure actionnariale de l'entreprise [contrôlée à plus de 40 % par Groupe Industriel Marcel Dassault, Ndlr] correspond absolument à ce que je souhaite. Quand on a une vocation mondiale, l'actionnariat familial est le meilleur modèle, parce qu'il permet de prendre des risques. Diriger une entreprise qui peut tripler son chiffre d'affaires en dix ans, c'est excitant, non ? Enfin, Dassault Systèmesave;mes invente des univers virtuels qui permettent de rendre le monde physique meilleur... Nous avons pour ambition d'avoir une influence dans l'éducation, dans la recherche et dans le business. Combien d'entreprises peuvent en dire autant ?
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