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« Une société où la confiance n'existe plus perd ses bases »

La Tribune

Publié le 17 avril 2011 à 19:24 - Mis à jour le 17 avril 2011 à 19:24

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18 juillet 2026

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STRONG>Partout, les effets de la crise et des bouleversements que nous vivons montrent à quel point la confiance nous fait défaut. Ne savons-nous donc pas à quoi ressemble la confiance dans la réalité ?On ne le sait pas parce que c'est devenu un concept désuet qui a perdu de sa force avec la montée de l'individualisme et l'abus de son usage dans les slogans publicitaires. La vague conspirationniste qui frappe les États-Unis et l'Europe est une preuve flagrante d'une généralisation de la méfiance. C'est la conséquence d'une idéologie qui a triomphé depuis Reagan et Thatcher et qui n'arrête pas de valoriser la capacité de chaque individu à ne dépendre de personne. En nous concentrant sur notre intérêt personnel, nous avons imaginé que le sens du collectif serait une évidence. On a réduit la confiance à une compétence personnelle qu'il suffit de cultiver pour faire partie des gagnants. Il y a désormais deux catégories de gens : les gagnants et les perdants. C'est-à-dire ceux capables de gérer seul, de ne dépendre de personne, et les autres. En d'autres termes : si j'assume, c'est que je n'ai pas besoin des autres. Faire confiance à autrui c'est l'apanage des faibles et des fragiles. La crise de 2008 a ouvert une brèche dans ce raisonnement et exposé au grand jour que nous vivions dans un monde dominé par la méfiance et la défiance. On a abusé de la confiance dans les gens qui n'accordent plus la leur aux élus, aux médias, aux institutions et aux entreprises. Chacun se sent menacé par les bouleversements du monde contemporain et par l'obligation de s'y adapter le plus vite possible. De plus en plus individualistes, incapables de sortir de notre solitude existentielle, nous finissons par perdre toute confiance en autrui. On a érigé la volonté comme moteur de l'existence en oubliant l'importance et la nécessité de coopérer avec les autres pour bâtir un projet commun. Or une société où la confiance n'existe plus perd ses bases. Nous sommes dans une impasse. Il nous faut réfléchir à nouveau à ce qui fonde notre lien en nous détachant de l'idée de confiance en soi qui exclut les autres. Il y a des années, Alain Peyrefitte vantait le modèle anglo-saxon de la société de confiance. On a cherché à appliquer le modèle en entreprise comme en politique. Le résultat n'est pas là. Nous sommes-nous trompés ? Le management contemporain nous enseigne que montrer nos faiblesses et nos failles signifie donner aux autres la possibilité de nous blesser et de nous dominer. Au fond de nous, nous sommes convaincus que l'autre est une menace. Avoir confiance en soi permet du coup de se protéger en attirant à soi la confiance des autres. Mais la confiance mutuelle n'est pas là. C'est seulement de la toute-puissance. Il manque un noyau solide, celui dans lequel on peut s'ouvrir à l'autre. C'est une question d'équilibre. Sans les autres, on ne peut pas aller bien loin. Mais comme nous avons peur, nous devenons méfiants. Notre société de défiance est paralysée par la peur. C'est inquiétant car cela fait le jeu des extrémistes qui en font leur fonds de commerce. Il faut revenir à un discours de vérité, ne pas promettre tout et n'importe quoi et reconnaître les différences intrinsèques à chaque situation. C'est le « yes we can...but ». Pour que les gens ne se sentent pas trahis. Peyrefitte avait tout faux quand il parlait de « confiance compétitive ». Si on maximise son intérêt, on ne maximise absolument pas l'intérêt général. En poursuivant leur propre intérêt, certains esprits cupides ont ébranlé la confiance mutuelle et créé un climat de méfiance généralisée. La confiance ne se trouve pas dans la compétition mais dans la coopération. D'ailleurs c'est quand on ne pense pas à son intérêt mais à la communauté, à sa famille par exemple, que l'on s'en sort le mieux. Il s'agit de comprendre son intérêt de façon intelligente et de renoncer à nuire à l'autre. Ce n'est pas une logique sacrificielle mais une sorte d'altruisme intéressé en intégrant l'autre. Dans le « gagnant-gagnant », j'intègre l'autre dans mes objectifs mais pas avec ses objectifs. C'est une instrumentalisation qui donne de bons résultats à court terme mais qui a des conséquences catastrophiques sur le long terme. Une réussite commune nécessite de partager des objectifs communs. À quelles conditions peut-on retrouver la confiance ? On ne changera pas d'un claquement de doigt. Il faut repartir de l'école et ne plus apprendre à nos enfants à maximiser leurs compétences dans un modèle de performance poussé à l'extrême. On ne peut rien transmettre si c'est la performance qui prime. La souffrance au travail traduit la pression insupportable portée sur les individus. On leur prouve en permanence que leur utilité est relative. Le fait de se sentir un numéro, d'être remplaçable par son voisin, détruit la possibilité de créer un réseau de solidarité et oblitère le droit à l'erreur. C'est une négation de l'être humain qui génère des angoisses car cela entraîne de la culpabilité. Or on ne peut donner le meilleur de soi que lorsque l'on a droit à l'erreur. Ce droit va permettre d'accepter les défaillances, les siennes et celles des autres, et d'arrêter de confondre perfection de la tâche et perfection de la personne. On pousse les gens à ne pas avoir de limites avec soi-même. En faisant de l'individu une ressource, on l'épuise. Il faut re-conceptualiser la confiance. Créer une nouvelle forme qui n'ait rien de moral mais plutôt une sorte de pari à faire si on veut que le lien se mette en place. C'est d'ailleurs celui du monde arabe. C'est une grande manifestation de ce que la coopération et les liens, donc la confiance, peuvent produire. Confiance dans l'avenir et dans les autres, tel un acte de foi. Dans tout contrat de confiance, il y a une volonté de sécurité. Et pourtant votre analyse relève qu'être en confiance n'est en soi pas générateur de sentiment de sécurité. C'est paradoxal, non ?S'il est vrai que pour être en confiance, il faut que l'on puisse se sentir suffisamment en sécurité, être en sécurité à 100 % est impossible. Il y a toujours le risque d'être trahi. Et c'est justement ce risque que nous ne voulons pas ou plus courir. La multiplication des contrats, et depuis quelques années, des procès intentés contre des proches, est pourtant la manifestation du manque de confiance contemporain. C'est parce que nous n'avons pas confiance que nous passons par la voie contractuelle. La confiance est différente du contrat, comme du crédit, qui se fonde sur une logique de la symétrie de l'échange. La confiance est fondamentalement asymétrique. Elle implique toujours le risque que son dépositaire ne soit pas à la hauteur de nos attentes, ou, pis encore, qu'il nous trahisse. C'est pourquoi elle nous renvoie à quelque chose de fondamental et dangereux. L'enjeu est là : c'est parce que la confiance est, et doit, redevenir un pari qu'on peut y gagner quelque chose de formidable et d'essentiel. Découvrir que nous sommes capables de laisser une porte ouverte sur l'inconnu, sur ce qu'on ne maîtrise pas. Avoir confiance, c'est admettre la possibilité du changement, de la trahison, du revirement. Une possibilité qui pourtant ne suffit pas à la détruire.Propos recueillis par Sophie PétersMichela MarzanoPhilosophe, professeur des universités à Paris Descartes

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