1968-1969  : l'histoire se répète

 |   |  1432  mots
L'année 1968 fut un loupé terrible. Sur les 40.000 morts français, on aurait pu en éviter la moitié ! » Le virologue Claude Hannoun ne mâche pas ses mots en évoquant la pandémie de grippe qui toucha le monde entre 1968 et 1970. De fait, si comme le dit l'adage, l'histoire a tendance à bégayer, cet épisode en fut une illustration flagrante. Onze ans après la première pandémie de l'après-guerre, en 1957, le monde est de nouveau frappé par un virus inédit. Et la réponse des autorités va se révéler étrangement similaire? et inefficace. Comme en 1957, c'est de Chine que part le virus, qui sera pourtant baptisé « grippe de Hong Kong » car c'est là que l'épidémie prend de l'ampleur. Comme en 1957, elle « s'étend rapidement à toute l'Asie du Sud-Est, à l'Inde et à l'Australie », indiquent Yves Buisson, Élisabeth Nicand et Pierre Saliou dans leur ouvrage « la Grippe en face » (1). Avant de toucher l'Amérique du Nord et l'Europe. « L'Afrique semble en revanche épargnée », note l'historien de la santé, Patrick Zylberman. Comme en 1957, l'attitude de l'opinion et des médias va évoluer radicalement : d'abord rassurante, puis alarmiste. Et, comme en 1957, la communauté scientifique va se mobiliser autour d'un vaccin? sans succès. Tout avait pourtant bien commencé. « Le virus fut isolé en France fin 1968, sans pourtant se montrer particulièrement dangereux », notent Yves Buisson et ses confrères. Baptisé H3N2, « ce virus est plus bénin que le H2N2 de 1957 car il n'est pas entièrement nouveau : seul le ?H? change », résume Claude Hannoun. La population est donc en partie immunisée. Il n'empêche. Cette deuxième pandémie va provoquer en France une nouvelle hécatombe : près de 40.000 morts entre 1968 et fin 1969. C'est moins que les 100.000 morts de 1957, mais cela reste nettement au-dessus des cas mortels observés avec la grippe saisonnière classique. Et surtout, c'est deux fois plus que la canicule de 2003.Contrairement à ce qui s'était passé en 1957, le virus va frapper en deux temps, à plusieurs mois d'intervalle. À l'hiver 1968-1969, il passe d'abord inaperçu. « Il y eut quelques cas autour du mois de mars, mais le virus était arrivé trop tard : la période n'était plus propice à son développement », explique le virologue Claude Hannoun (2). La presse de l'époque confirme cette insouciance. « Si l'on prévoit l'extension rapide et très large de cette épidémie, il ne semble pas [?] qu'elle doive prendre un caractère de gravit頻, écrit « Le Monde » le 10 novembre 1968. Pourtant, de l'autre côté de l'Atlantique, le virus fait rage. « Aux États-Unis, on compte un 1 de décès attribués à la grippe, alors que la moyenne est d'environ 500 », note le quotidien du soir du 28 décembre? dans un entrefilet. Chez l'Oncle Sam, le pic de pandémie sera atteint avec un an d'avance sur l'Europe : la grippe y fera 50.000 victimes, et environ 1 million au total dans le monde.Il faut attendre le retour de l'hiver pour que la grippe de Hong Kong frappe mortellement la France. Nous sommes en octobre 1969 et c'est le début du cafouillage. « Dix-huit mois se sont écoulés depuis l'apparition du virus, mais la France n'a pas pris les bonnes décisions en matière de vaccins », souligne Claude Hannoun. « Les responsables scientifiques de l'Institut Pasteur comme de Mérieux ont fait la même erreur, sans se consulter ! Ils avaient conservé du vaccin H2N2 datant de 1957, dont l'efficacité était d'environ 30 %. » Conséquence : « En 1968, on dispose de moins de doses que lors de la précédente pandémie, et son efficacité n'est pas comparable à celle des vaccins utilisés de nos jours contre la grippe saisonnière », indique Patrick Zylberman. Dans un premier temps, les industriels tentent de rassurer. « La pénurie de vaccin n'est que provisoire », estiment les laboratoires dans « Le Monde » du 5 décembre 1969. Erreur. Très vite, c'est l'emballement médiatique : « Robert Boulin, ministre de la Santé publique, a [?] donné le bon exemple en se faisant vacciner au mois de septembre », souligne « Le Figaro » du 5 décembre, « mais pour la majorité des Français, c'est la panique ». Et de citer des spécialistes des laboratoires incriminés : « Nous avons fabriqué dix fois plus de vaccins que l'année dernière [?], il en aurait fallu cent fois plus. » Les critiques se concentrent sur l'impréparation des autorités sanitaires. « Il faut envisager une campagne de vaccination en temps utile et de façon moins anarchique », déclare le président de la Chambre des pharmaciens dans « Le Figaro » du 5 décembre. Comme en 1957, la France se dérègle peu à peu. À Toulouse, région particulièrement touchée, des affiches « fermées pour cause de grippe » font leur apparition sur les devantures des vitrines, rapporte « Le Monde ». 15 % des cheminots sont malades, note « France-Soir » le 10 décembre. Le journal dresse une carte de l'épidémie, qui touche toute la façade ouest ainsi que le nord de la France. Le chiffre de 12 millions de malades est avancé. Soit un quart de la population française de l'époque. Çà et là, des voix tentent de rassurer. « L'épidémie de grippe n'est ni grave ni nouvelle. [?] Est-il bien utile d'ajouter à ces maux les risques d'une psychose collective ? » interroge un chroniqueur du « Monde » le 11 décembre 1969. Le 15 décembre, « le ministre de la Santé, Robert Boulin, est alit頻, affirme « Le Figaro », preuve qu'il entre dans « les 30 % de sujets réfractaires à la protection du vaccin » ? en fait, il aurait fallu écrire 70 %, estiment aujourd'hui les spécialistes.Dès la mi-décembre, la tension redescend. Le 18, « Le Figaro » annonce que l'épidémie de grippe « reste stationnaire » en France. Le 7 janvier, « France-Soir » dresse la liste des « alités » du monde du spectacle, de Michèle Morgan à Juliette Gréco en passant par Pierre Brasseur. Quant au ministre de la Santé, il jure dans « France-Soir » que sa prétendue grippe de l'hiver était une angine. « Je crois être un exemple vivant de l'utilité du vaccin », conclut-il, reportant à plus tard le décompte du nombre des victimes.Il faudra atteindre 2003 et les recherches de l'épidémiologiste Antoine Flahault dans les fichiers de l'Inserm pour un bilan précis : plus de 31.000 morts en deux mois, entre décembre 1969 et janvier 1970. À l'époque, l'OMS assure une veille sanitaire sommaire. « On comptait parmi les victimes des cas avec des antécédents très divers, des accidents cardiovasculaires au diabète en passant par les pneumonies bactériennes déclenchées par la grippe », se souvient Claude Hannoun. « Nous nous sommes toutefois aperçus dès le milieu des années 1970 d'un excédent de mortalité durant cette période », précise le virologue. Comment expliquer un tel fiasco ? La réponse traditionnellement avancée tient en deux mots : mai 1968, ses barricades et ses désorganisations. « Nous avions la tête ailleurs », sourit l'historien Patrick Zylberman. Mais au vu du déroulé des événements, c'est un peu court. La véritable raison est à chercher ailleurs. « L'époque est à un certain triomphalisme de la médecine : en 1967, le directeur général de la santé américain n'avait-il pas affirmé que ?le chapitre des maladies infectieuses était clos? ? La tendance se retournera dès les années 1980 avec l'irruption du sida, d'Ebola et de la tuberculose multirésistante », analyse Patrick Zylberman. De plus, affirme l'historien, « en 1968, il n'y avait pas de politisation de la pandémie. L'opinion restait convaincue que la médecine allait éradiquer toutes les maladies infectieuses. Quant à la vaccination contre la grippe, elle n'était pas aussi répandue qu'aujourd'hui. C'est d'ailleurs depuis cette pandémie que les injections contre la grippe saisonnière sont devenues courantes pour les personnes âgées ».Comme en 1957 donc, c'est petit à petit et spontanément que la pandémie va décliner. « L'année suivante en Europe, le virus pandémique s'est transformé en grippe saisonnière. Il concernait alors essentiellement des personnes âgées. L'immunité contre ce nouveau virus (H3N2) a augmenté parallèlement dans la population. » Aujourd'hui, le vaccin dit « saisonnier » contient trois souches de grippe, dont le virus H3N2 apparu en 1968. « Les descendants du H3N2 circulent toujours », confirme Claude Hannoun. Et si le virus a changé, les spécialistes s'accordent à dire que le comportement du virus de 1968 est probablement celui qui se rapproche le plus de notre grippe A actuelle. n (1) Éditions Xavier Montauban.(2) Auteur de « la Grippe, ennemi intime », éditions Balland.C'est depuis cette pandémie que les injections contre la grippe saisonnière sont devenues courantes pour les personnes âgées.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :