La saga Dexia, comment les politiques ont arraché l'accord européen in extremis

Dans les jours qui ont précédé l'accord de principe de la Commission européenne sur le dossier Dexia, les téléphones des politiques ont chauffé. Le ministre des Finances belge, Didier Reynders, accompagné de son chef de cabinet Pierre Wunsch, a rendu visite à Neelie Kroes, la commissaire européenne à la Concurrence. Tout au long du dossier, Jean-Luc Dehaene, président du conseil d'administration de Dexia, a parlé régulièrement à la commissaire, notamment à Strasbourg. Et dans la dernière ligne droite des négociations, un téléphone rouge reliait quasiment la ministre française de l'Économie, Christine Lagarde, et Neelie Kroes. Nicolas Sarkozy lui-même n'a pas hésité à se fendre d'un coup de fil à José Manuel Barroso, le président de la Commission européenne.Tout ce petit monde se connaît : Didier Reynders est de la même classe politique que Neelie Kroes. Cette dernière et Christine Lagarde ont collaboré sous la présidence française de l'Union. Jean-Luc Dehaene et Neelie Kroes se font confiance - ils se connaissent depuis plus de vingt ans, lorsqu'ils étaient tous deux ministres des Transports. Et si ces leviers politiques ont agacé quelques fonctionnaires européens, ils ont permis d'arracher un accord in extremis avant la mise en place de l'équipe Barroso II, l'objectif que s'était fixé Jean-Luc Dehaene.Un dossier politiqueLe vendredi 5 février, quelques heures avant l'annonce de l'accord de principe, Christine Lagarde appelle encore Neelie Kroes trois fois. « Un dossier d'aides d'État, au final, cela se règle toujours au niveau politique, justifie un des participants aux discussions. Et cela a permis de prendre du recul par rapport au ?case team?? de la Commission et aux négociateurs de Dexia, qui, après quinze mois de négociations, avaient du mal à lâcher du lest. »Sur le gril depuis des mois, les négociateurs ont les nerfs à vif en ce début 2010. « Quand ce qui avait été présenté comme les principaux problèmes était résolu, la Commission revenait avec de nouveaux problèmes prioritaires », confie un politique belge. Alexandre Joly, bras droit de Pierre Mariani, l'administrateur délégué de Dexia, qui a déjà négocié la vente de FSA à Assured Guaranty, est de quasi toutes les négociations. Pierre Mariani est souvent présent. Les fuites et les rumeurs, avivées notamment par des banques d'affaires en quête de business, échafaudent tous les scénarios autour de Dexia. À plusieurs reprises, l'action vacille.Flash-backLe premier plan de restructuration, introduit en novembre 2008 par Dexia, à la suite de son sauvetage par ses actionnaires historiques et les pouvoirs publics, qui ont injecté près de 6,4 milliards d'euros, n'a pas convaincu la Commission. D'autant que, pour lever de l'argent, Dexia peut faire appel à la garantie des États belges et français jusqu'à 150 milliards. Le 13 mars 2009, la gardienne de la Concurrence ouvre une enquête approfondie pour juger de la viabilité de la banque sans aides d'État.Pendant quelques mois, le dossier est quasi à l'arrêt. Puis les discussions reprennent, par téléphone, au cabinet Kroes, ou dans de petites salles de réunion du Berlaymont, le siège de la Commission, où les participants se sentent un peu à l'étroit.Après les grandes vacances, les positions semblent se rapprocher. Dexia met en évidence l'importance des efforts déjà accomplis, avec la cession de FSA, mais aussi le retour du groupe à la rentabilité. Et puis, Dexia s'est déclaré prêt à réduire très fortement son portefeuille d'obligations. Les négociateurs de la banque pensent toucher au but. Mais la Commission fait savoir, en septembre, que c'est insuffisant, en envoyant un émissaire à l'Élysée pour éviter un conflit politique. Son message : « Nous devons aller au fond des choses, et obtenir tous les chiffres et les détails nécessaires. »Ne pas lacher DenizbankC'est reparti pour un tour. Le 28 octobre 2009, Neelie Kroes confirme, dans un courrier à Pierre Mariani, son intention de conclure au plus vite. Le 26 novembre, le conseil d'administration de Dexia examine la liste des cessions possibles pour un compromis. Dexia espère encore ne lâcher que sa filiale italienne Crediop. Deuxième sur la liste, si nécessaire : l'espagnole Sabadell. Mais à la condition que la Commission lâche du lest sur le timing, le prix de la vente, et laisse la porte ouverte à d'autres solutions qu'une vente en cash.La vente du pôle turc Denizbank est absolument exclue. Pas question non plus de céder les assurances, qui ne résoudraient pas les problèmes de liquidité de Dexia. Même réserve du conseil d'administration sur une cession de la BIL ou de la gestion d'actifs.Les politiques entrent alors en scène. Le 17 décembre, juste avant les vacances de la Commission, Dexia transmet aux autorités européennes un plan plus musclé, présenté comme « best and final offer ». Principal argument : une sortie anticipée du système de garantie des États sur les crédits interbancaires souscrits par le groupe. Une proposition qui, selon les premiers échos, est bien reçue par le cabinet Kroes.Des équipes épuiséesLe 11 janvier, une nouvelle salve d'une trentaine de questions est envoyée par la Commission à Dexia. Le questionnaire de trop, pour les équipes de la banque, épuisées. Mais Dexia se refuse toujours à prévoir un plan B. « Nous ne voulions pas planifier l'échec », justifie-t-on à la tour Rogier. Dexia affûte ses réponses, et convainc les politiques d'accélérer. Neelie Kroes veut boucler pour fin janvier, tandis que le « case team » préférerait attendre l'arrivée d'Almunia. Le cabinet Kroes, sous la personne de Thibaut Kleiner, spécialiste des services financiers, reprend le dossier en main.Le jeu est désormais politique. « Cela a permis une discussion franche avec le cabinet Kroes, pour voir où se situait la zone d'atterrissage, et où lâcher du lest », confie un responsable public. Le projet d'accord fait des allers et retours. Il sera modifié à plus de vingt reprises...Une série de points doivent encore être balisés : les mesures pour augmenter la transparence dans les marchés publics belge et français, le périmètre des cessions dont la vente de Sabadell, réclamée par la Commission... Mais, surtout, Bruxelles souhaite la création d'une « bad bank » où parquer l'énorme portefeuille obligataire, ou la reprise de ce portefeuille par un partenaire. Dans les jours précédant l'accord, le cabinet Reynders propose une troisième solution : le cantonnement des actifs à risque dans une structure interne surcapitalisée. L'idée passe finalement la rampe. Pour lever certaines réticences de la Commission, le cabinet Reynders propose aussi un monitoring très strict, avec des échéances précises.Le dividende, juste rémunération des actionnairesLe jeudi 4 février, un dernier point de rupture surgit : le dividende. « Nous avions souligné depuis longtemps combien les actionnaires historiques avaient consenti des efforts importants, et que le fait de leur verser un dividende serait une juste rémunération. Nous étions persuadés que ce point avait été évacué depuis longtemps », soupire un négociateur belge. Mais la Commission, qui a proscrit le versement de dividendes dans d'autres dossiers, ne consent pas de bon coeur à autoriser un dividende, même en actions. À des conditions de versement déjà très strictes, elle en rajoute de nouvelles.Toute la soirée du jeudi, le cabinet Lagarde, celui de Reynders et Dexia discutent par téléphone. Durant la nuit, ils envoient par e-mail les derniers ajustements au cabinet Kroes. Le vendredi matin, une réunion de crise est organisée avec les actionnaires belges Arco et le Holding Communal sur cette question du dividende. Jean-Luc Dehaene veut être sûr qu'ils soutiendront l'accord. « Les actionnaires historiques de Dexia ont eu des difficultés à comprendre qu'un changement fondamental avait eu lieu, et que, durant la période de transformation entre l'ancien et le nouveau Dexia, la rentabilité allait être plus basse, juge un responsable public belge. Ils avaient le sentiment que Dexia était plus mal traitée que d'autres banques. C'était presque un syndrome Calimero... » Les actionnaires décident toutefois qu'ils ne peuvent pas prendre le risque de faire capoter l'accord.Après des fuites dans la presse, un briefing impromptu avec les journalistes est organisé, à 19 heures, au 33e étage de la tour Rogier. Ce n'est ensuite que le conseil d'administration approuvera l'accord de principe avec la DG concurrence. Au début du conseil, Jean-Luc Dehaene explique qu'il démissionnera sans problème si quelqu'un le lui demande - une manière sans doute de montrer qu'il considère avoir été au bout de la négociation. Démission que personne ne va lui demander. Après l'accord avec la Commission, des interrogations demeurent sur le modèle de refinancement de Dexia et son avenir, mais le groupe a sauvé l'essentiel. La filiale turque, un temps en balance, reste dans le giron du groupe.Droit dans ses bottes, le management de la banque a défendu ses intérêts bec et ongles, quitte à être taxé d'« arrogant » par certains négociateurs. Les interventions politiques ont encore avivé les réactions à la Commission. « Ils ont abordé la négociation comme un grand État membre, qui pense que la pression politique fonctionne, alors qu'elle est contre-productive », affirme-t-on du côté du Berlaymont.«I ls ont négocié à la française, avec Alexandre Joly qui cultivait ce style français jusqu'à l'absurde », ajoute une partie impliquée côté belge. « Je peux comprendre que cela ait déplu de l'autre côté de la table. Mais le résultat final est là... »Bataille de communicationDans l'entourage français de Dexia, on rétorque que les négociateurs de la banque sont toujours restés courtois, et n'ont jamais été violents. « Mais leur détermination a permis d'épargner beaucoup à la banque », souligne-t-on. Un cercle où certains regrettent aussi la « bataille de communication » qui a conduit à des fuites en direction des analystes financiers et des médias, mettant ainsi à mal la « discussion d'industriels ».Du côté de Dexia, l'autre sentiment qui domine est que la pression de l'Europe était beaucoup plus forte que sur KBC. « La Commission avait des interrogations sur la viabilité même du modèle Dexia, ce qui menaçait notre existence ! » confie un dirigeant de la banque franco-belge. D'où l'option prise, par le groupe, de ne pas accepter d'emblée le point de vue de la Commission, en tentant de la convaincre que le cas Dexia était particulier. « Ils nous ont accusés de ne pas comprendre leur business model, à tort, se défend un haut responsable européen. Dexia a retrouvé la rentabilité, mais avec des garanties d'État et des circonstances de marché très favorables, où l'argent ne coûte rien. Nous voulions nous assurer qu'il en serait de même dans quelques années, dans des circonstances de marché normales. »Si les dirigeants de la banque n'ont pas hésité à engager un bras de fer avec la Commission, ils ont, en revanche, mis un point d'honneur à tenter d'obtenir un accord sous l'ère Kroes. Les spéculations et les rumeurs entourant les négociations avec l'Union ont, en effet, nourri un climat d'incertitude auquel il fallait bien mettre un terme.

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