Mai 1968, quand Jacques Chirac et Henri Krasucki se rencontrent discrètement pour préparer les accords de Grenelle

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Le 13 mai 1968, le « joli mois de mai » est à un tournant. Ouvriers et étudiants vont-ils former un front commun ? Un énorme risque politique pour le gouvernement Pompidou et le président de la République, le général de Gaulle.Ce jour là, en effet, une grande manifestation dite « unitaire » est organisée à Paris notamment par les syndicats CFDT et CGT. Officiellement, cette manifestation a pour but d\'afficher le soutien des organisations de salariés avec les étudiants dont la révolte ne cesse de grandir depuis le mouvement « des enragés » de Nanterre, le 22 mars.>>> VIDEO La contestation : la terrible semaine qu\'a vécue le quartier latin (source INA)10 millions de grévistesEn vérité, cette manifestation est l\'occasion, surtout pour la CGT complètement dépassée jusqu\'ici, de tenter de reprendre le contrôle du monde ouvrier et de barrer la route aux « gauchistes » qui tentent d\'emmener les salariés sur des revendications pas du tout traditionnelles.C\'est raté... La journée du 13 mai va se transformer en un grève générale touchant les trains, les usines etc. Elle va affecter tout le pays. On comptera environ 10 millions de grévistes. Le pouvoir est débordé.Après une période de réticences, dues à l\'état de méfiance générale et à la peur qu\'inspiraient le Parti communiste et la CGT, le CNPF (ancêtre du Medef), présidé par Paul Huvelin, la CGT, sous l\'autorité de son secrétaire général Georges Séguy, et le Premier ministre Georges Pompidou, partisan d\'une ligne modéré favorisant le dialogue et le compromis, reconnaissent qu\'il est temps de conclure un accord pour trouver un compromis. Et ainsi reprendre le contrôle des événements jugés de plus en plus dangereux et ainsi mettre fin à ce que le Général de Gaulle a qualifié de « chienlit ». La CGT, notamment, est très demandeuse.>>> A lire aussi, les documents des revendications des grévistes et de la CGT Un jeune secrétaire d\'Etat à l\'Emploi nommé... Jacques ChiracGeorges Pompidou veut aller vite. Il confie le soin à son jeune secrétaire d\'Etat à l\'Emploi auprès du Ministre des Affaires Sociales, un dénommé... Jacques Chirac, de secrètement prendre contact avec les syndicats et surtout la CGT.... A cet égard, dans son livre « Le jour ou de Gaulle est parti : 27 avril 1969 » (Nicolas Eybalin Editions), le journaliste et écrivain Guy Konopnicki raconte de façon amusante la rencontre entre Jacques Chirac et Henri Krasucki, numéro 2 de la CGT à l\'époque : « Le futur président de la République était arrivé dans un état de fébrilité et d\'angoisse au lieu de rendez-vous, le cabinet d\'un avocat communiste (.). Henri Krasucki avait dû le calmer avant de pouvoir énoncer les bases sur lesquelles la CGT entendait négocier. Chirac faisait des bonds à chaque revendication : revalorisation du Smig, retour aux 40 heures, quatrième semaine de congés payés...Mais ce n\'était rien encore : Henri Krasucki demandait la reconnaissance du syndicat dans toutes les entreprises, le droit de réunion, et le statut de salarié protégé pour les délégués syndicaux. .. Il riait longtemps après en décrivant les tremblements de Chirac. Et lorsque celui-ci devenu maire de Paris raconta, en 1977, dans Paris Match sa version de l\'histoire, Henri Krasucki n\'en revint pas (...). Le président du RPR prétendait que la rencontre s\'était déroulé dans une chambre de bonne, une sorte de planque clandestine. Mieux, il se vantait de s\'y être rendu avec un révolver dans la poche ! ».Henri Krasucki a aussi raconté sa version des faits... à sa façon : « Cela faisait plusieurs jours qu\'on essayait d\'entrer en contact. Au CNPF, c\'était la panique. Ils voyaient le Grand Soir arriver. Ils pensaient qu\'on allait les manger tout crus. On s\'est dit que Pompidou devait être un peu moins con. Quand il a envoyé cet agité, j\'étais inquiet... Dix millions de grévistes et l\'envoyé du gouvernement qui s\'agite sur sa chaise à chaque proposition. Il n\'avait rien préparé. Pas une idée ! Nous avions un document précis, c\'était clair. Il avait l\'air de croire que je voulais le piéger. Il se figurait que la proclamation des Soviets était imminente, alors je lui ai dit qu\'à notre avis, la prise du Palais d\'hiver, ce n\'était pas pour tout de suite ! ».D\'autres réunions plus ou moins secrètes vont ainsi se dérouler. Et Le 25 mai vers quinze heures, les représentants des syndicats et du patronat rencontrent officiellement Georges Pompidou et son ministre des Affaires Sociales Jean-Marcel Jeanneney. Présents également, entre autres Jacques Chirac et... Edouard Balladur, conseiller social du Premier ministre. La réunion se tient au Ministère du Travail situé 127 rue de Grenelle. Et voilà d\'où vient l\'expression « organiser un Grenelle de... »François Ceyrac (CNPF) arrive à la négociation... en fauteuil roulant Tous les syndicats sont représentés : la CGT (emmenée par son secrétaire Georges Séguy), la CFDT (dont le secrétaire général est Eugène Descamps, FO (dirigée par André Bergeron) et la CFTC, la CGC et la FEN. Côté CNPF, c\'est le président Paul Huvelin en personne qui est venu. Anecdote savoureuse, le très compétent François Ceyrac, président de la commission sociale du CNPF (dont il deviendra le président) n\'est pas là à l\'ouverture des négociations. Et pour cause... il est en clinique pour y subir une intervention chirurgicale prévue de longue date. En avril, il avait discrètement demandé à André Bergeron de FO s\'il pouvait programmer cette intervention. « Pas de problème, lui avait répondu le leader de FO, le mois de mai sera très tranquille »... ! Résultat, François Ceyrac arrivera le lendemain... sur un fauteuil roulant. .En deux jours à peine les discussions aboutissent. Les concessions sociales proposées sont sans précédent depuis le Front Populaire de 1936 : une hausse des salaires réels de 7%, le relèvement du Smig horaire (ancêtre du Smic) de 2,22 à 3 francs de l\'heure, soit 35%, la réduction de la durée du travail, avec une moyenne de 43 heures, dans le but d\'aboutir à la semaine de 40 heures, le libre exercice du droit syndical et la création de la section syndicale d\'entreprise, l\'aménagement des allocations familiales, la réforme des allocations de salaire unique, une hausse de la prestation minimum versée aux personnes âgées, la récupération des journées de grève. le ticket modérateur de la sécurité sociale est ramené de 30 à 25%.Au tout petit matin du 27 mai 1968, un entretien en tête à tête discret entre Jacques Chirac et Georges Séguy termine les négociations. Et à 7h30, Georges Pompidou se présente devant la presse. Georges Séguy lance : « La reprise du travail ne saurait tarder. »>>> VIDEO Accords de Grenelle : déclaration du premier ministre, Georges Pompidou (source INA)Les accords de Grenelle n\'ont jamais été signésOr, à l\'usine Renault de Billancourt où il se rend, Séguy est copieusement hué par les ouvriers. Très vite, la nouvelle fait le tour du pays. Dès le lendemain, le journal « Le Monde » titre « La CGT n\'a pu convaincre les grévistes de reprendre le travail ». En fait, les accords de Grenelle sont rejetés partout.Ainsi, fait souvent méconnu, si les accords de Grenelle ont bien été négociés, ils n\'ont pas été signés. C\'est le gouvernement Pompidou qui décidera de les appliquer unilatéralement. Ces accords n\'ont même pas permis de mettre fin aux grèves. Il faudra attendre la mi juin pour que l\'agitation cesse.... Et lors des élections législatives des 23 et 30 juin, après la dissolution de l\'Assemblée nationale par le Général de Gaulle, les Français donneront la majorité absolue au parti gaulliste, l\'UDR.Quant aux augmentations des rémunérations décidées rue de Grenelle, elles seront totalement grignotées en quelques années par l\'inflation. ____>>> VIDEO Banques, commerces, essence... quand la France de mai 68 était pris de panique

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