Dans ce livre, Michel Denisot est partout et nulle part (ailleurs). Il est dans les mots de soixante-dix des enfants de Canal+ devenus grands - de Jamel à Chabat en passant par Omar Sy, Louise Bourgoin, Charlotte Le Bon, Philippe Vandel, Marc-Olivier Fogiel ou Nathalie Iannetta - qui, à sa demande, racontent chacun le miracle Canal, une série d'histoires à dormir debout, des parcours improbables de gens qui n'étaient pas du tout destinés à faire de la télé, une avalanche de concours de circonstances. On aurait pu s'attendre à ce que celui dont les fossettes empathiques ont marqué l'histoire de la chaîne fasse de même.
Que nenni. Il se contente de trente mini-lignes d'avant-propos à la première personne du singulier. On peut avoir 79 ans et ne pas être démangé par des envies de dévoilement de soi : Michel Denisot s'aime tapi derrière les mots des autres, un point c'est tout, un point c'est lui. « Je ne suis pas planqué mais je n'ai pas envie de me raconter », balaye t-il quand on le retrouve au bar d'une institution de la rive gauche, ce matin-là, chemise blanche fringante sans un faux pli, même pas sur le ventre - il faut dire que ce dernier demeure insolemment plat. « C'est compliqué de se livrer... Ça a été pareil quand j'ai fait un bouquin d'anecdotes qui s'appelait Brèves de vies* : j'ai parlé de tout sauf de moi... »
Il dégaine le premier rire qui lui vient, mais sans parvenir à lui donner la légèreté qu'il aimerait, on sent ce rire comme empêtré dans des fils d'araignée qui sont autant de soupirs et qui l'empêchent de fuir complètement la gravité de l'existence. On en profite pour revenir à la charge : pourquoi un homme qui aime tant écouter - et raconter - les histoires des autres répugne-t-il à dévider la pelote des siennes ? Il commande un café, se reprend (trop) sagement, ce sera « un déca ». « J'ai commencé un livre personnel, je n'en suis qu'au début, et en fait je me rends compte : je n'ai pas envie que les gens le lisent. J'en suis là, voyez-vous ! » Encore le rire-rescousse. À moins que ce ne soit son cousin, le rire-paravent.
Anna Cabana Photos Cyrille George Jerusalmi