Courbet, Rembrandt, Monet, De Vinci... Quand les artistes explorent l'art de l'autoportrait
L’exposition « Visages d’artistes » au Petit Palais explore l’autoportrait au XIXe siècle. L’occasion de découvrir ces peintres qui, depuis la Renaissance, utilisent leur image pour se raconter, se cacher ou se réinventer.
« Les peintres, Dupré, Rousseau, Isabey, Millet, Couture, Daubigny, Diaz, Corot, Troyon, Fromentin, Barye, Decamps, Courbet, Robert-Fleury, fragment du panorama sur l'Histoire du siècle », Henri Gervex (1852-1929) et Alfred Stevens (1823-1906), huile...
Regardez-le, adulte, hurler sa rage, cracher sa force, clamer ses indignations, gueuler ses peurs. Écoutez-le, jeune rêveur, confier sa soif d’idéal à travers un autoportrait assez arrogant. Le jeune homme assis dans la campagne regarde avec une certaine condescendance le spectateur. Les autoportraits de Courbet, souvent théâtraux, le racontent comme il souhaite qu’on le voie, puissant.
Quant à Rembrandt, peintre qui s’est le plus autoportraitisé, celui-ci se représente en ombres obscures, en traits fragiles, accablé par sa condition d’humain, en introspection, sans complaisance. La vie de Frida Kahlo est haute en douleur, pourtant elle se croque en couleur, accrochée à la vie, rivée à l’amour. La peinture est sa plus fidèle amie, le compagnonnage fiable de sa vie contrairement aux hommes. Ses autoportraits sont des confidences, le journal d’une vie plusieurs fois brisée sauvée par une volonté sans faille, un pinceau enthousiaste pour des toiles solaires.
Van Gogh, tourmenté, seul, errant dans une vie chaotique, a griffé ses portraits de traits visibles comme des cicatrices. Ses autoportraits sont des appels au secours. Narcisse Andy Warhol ne s’aimait pas physiquement. Égocentré, le businessman déclina son visage en mille couleurs jusqu’à l’overdose. Des sérigraphies, habiles déguisements le cachant comme une perruque. Un « cash art » fort lucratif qui révèle un artiste sachant chasser les dollars et se jouer d’une époque où se montrer devenait un art.
Des Artistes avec un grand A
Les autoportraits prouvent la maîtrise technique de leurs auteurs. Ils sont à la fois confidence et communication, mise à nu et mise en scène, vérités et beaux mensonges. Le créateur devient le maître absolu à bord de son narcissisme. Complaisant, impitoyable, sarcastique, la palette de narcisse est riche. « Parlez-moi d’moi, y a qu’ça qui m’intéresse », chantaient Jeanne Moreau et Guy Béart.
« Autoportrait au chien noir », Gustave Courbet (1819-1877), huile sur toile (1842). (Crédits : LTD/CCØ Paris Musées/Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Petit Palais)
Bien sûr, s’exprimer, c’est exister, se placer au centre. C’est aussi laisser une trace de son passage sur terre avec l’espoir de s’approprier un peu d’éternité. Rembrandt l’a voulu. Il l’a obtenu. Un autoportrait cache des secrets, ébauche des non-dits, esquisse des confidences, trace une autobiographie. Connaître la vie du créateur, l’époque où il vécut, ajoute au plaisir de la décortication, de l’investigation.
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Dans l’histoire de l’art, pas d’autoportraits d’artistes avant le Quattrocento, le XVe siècle. Les peintres ne se représentent pas, se bornant aux portraits qu’ils font de leurs commanditaires, nobles et notables, riches commerçants, dignitaires de l’Église. Seuls quelques créateurs commencent à en sortir, se planquant dans leurs œuvres. Ils sont un parmi d’autres, un clin d’œil, une discrète apparition.
Mention spéciale pour Benozzo Gozzoli (XVe siècle) totalement non repérable parmi des dizaines de personnages dans son Cortège des mages. Il parvient pourtant à se signaler en inscrivant son nom sur son bonnet rouge. Avec lui, la pub s’infiltre dans l’art. Vers 1450, dans un petit médaillon, Jean Fouquet ose se représenter seul. Pas de décor, pas de références. Son regard fixe le nôtre avec distance.
On est loin du narcissisme triomphant qui débute 50 ans plus tard avec la Renaissance. Les peintres deviennent alors des Artistes avec un beau grand A. L’artisan servile au service des puissants devient artiste avec renommée, une personnalité qui fascine. Et en avant les jeux d’ego. En 1500, Dürer, maître absolu de la Renaissance germanique, se représente façon Jésus, et en avant les autoportraits-cartes de visite. Avec l’arrivée du port de la cravate au XVIIe siècle, les peintres ne se représentent pas tachés de peinture, la chemise ouverte afin de laisser entrer l’inspiration. Les autoportraits sont cravatés ; les artistes, en quête de respectabilité. C’est bien plus tard, au XIXe, qu’ils font péter le nœud.
Des hommes autocentrés
Tout cela n’est pas ce que montre l’exposition du Petit Palais mais peut l’aider à la savourer encore davantage. La collection du musée étant consacrée au XIXe, celui-ci a sorti des bijoux de ses réserves, a emprunté des œuvres sans oublier les artistes d’aujourd’hui accrochés aux côtés de leurs ancêtres. Sherman, Messager ou Tabouret sont là ainsi que des créations pour le Petit Palais de Françoise Pétrovitch et d’Apolonia Sokol. Cette jeune femme déjantée et totalement décomplexée signe des autoportraits qui sont tous des manifestes féministes.
« Transformation Self-portrait », Claire Tabouret, acrylique sur toile (2023). (Crédits : LTD/Marten Elder/Courtoisie Claire Tabouret et Almine Rech)
L’exposition révèle que les artistes femmes sont davantage douées pour la dérision, la fantaisie et l’audace que les mâles, très sérieusement autocentrés. Comme à son habitude, Cindy Sherman se déguise ou plus exactement se transforme pour être une autre tout en dénonçant, pointant du doigt, moquant. Dans une photo exposée au Petit Palais, elle est un modèle posant tous seins dehors afin de répondre au fantasme du peintre Raphaël, ou de le provoquer.
Autre femme libérée, Nathanaëlle Herbelin se peint enceinte, hommage à Paula Modersohn-Becker, première femme à se représenter ainsi en 1906. Par cet autoportrait, Paula Modersohn-Becker clame sa joie d’avoir le corps qu’elle a et espère ainsi féconder l’ouverture des esprits, souhaitant mettre au monde de nouveaux critères de représentation du corps de la femme qui ne l’enferment plus dans un esthétisme virginal suranné. Également exposée, la superstar Claire Tabouret se croque un peu chaque jour, dit-on. Qu’en fera-t-elle ?
« Manifestation pour une deuxième grossesse », Nathanaëlle Herbelin, huile sur bois (2025) et « Autoportrait clown/fleur », Nina Childress, huile sur toile (2020). (Crédits : LTD/ Courtesy Nathanaëlle Herbelin, galerie Philippe Jousse Entreprise et galerie Xavier Hufkens/ADAGP, Paris 2026 ; Julien Vidal/Courtesy Nina Childress et Art : Concept, Paris/ADAGP, Paris 2026)
Et les hommes ? La rétrospective rappelle que de nombreux peintres se représentent à côté d’autres, une façon de signifier qu’ils sont des leurs et une piqûre de rappel historique pour le visiteur. Henri Gervex se peint ainsi à côté de Millet, Corot, Daubigny, Courbet et autres génies à identifier.
Le Petit Palais est un festin pour l’esprit. Mais il faut se méfier des pièges tendus, des sous-entendus cachés par les artistes eux-mêmes. L’exposition permet de fréquenter l’intime de l’artiste. Elle conduit subrepticement le visiteur à devenir un voyeur bienveillant et un curieux en éveil permanent. Il devient un détective se délectant de fouiller l’âme d’artistes qui se livrent « à leur bon cœur m’sieur-dame ».
Exposition « Visages d’artistes », imaginée par Sixtine de Saint-Léger, Anne-Charlotte Cathelineau et Stéphanie Cantarutti, au Petit Palais jusqu’au 19 juillet.
Catalogue Visages d’artistes, éd. Paris Musées/Petit Palais, 144 pages.