G20 : les risques de désillusion sur la gouvernance mondiale

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L'idée d'une refondation des accords de Bretton Woods de 1944 est au menu de la réunion du G20, qui se tient à partir du 15 novembre à Washington. Mais, au regard des conditions et des objectifs qui avaient prévalu à l'époque lors de l'élaboration des accords, l'annonce d'un tel projet relève davantage aujourd'hui de la communication que du travail nécessaire à une telle refondation, estime l'économiste Paul Dembinski.

Les agendas présidentiels semblent le permettre?: à la mi-novembre il y aurait une fenêtre de quelques heures, le temps de "faire un nouveau Bretton Woods". Risible. Le contexte de l'époque de la mise en place de Bretton Woods et celui d'aujourd'hui sont très différents et il est illusoire de penser pouvoir finaliser un tel projet en quelques heures.

Le "système" de Bretton Woods, mis en place (partiellement) en 1944, est la dimension économique d'un projet politique esquissé dès 1941. Afin d'éviter une nouvelle guerre, les chancelleries ont voulu poser les fondements d'une société mondiale de nations prospères, rendues interdépendantes par un commerce intense. L'inclusion et la prospérité pour tous ont donc été au c?ur de la "vision de Bretton Woods". L'accord monétaire était certes présent mais seulement en tant qu'instrument au service du commerce équilibré, véritable moyen de prospérité et d'inclusion. Il ne faut pas oublier que la véritable toile de fond de la crise financière actuelle est l'échec retentissant depuis des décennies de toutes les initiatives dites "du développement". Avant d'entreprendre de vouloir redonner au monde un "système institutionnel" digne de ce nom, il faut retrouver une vision intégrale des défis de l'économie et de la finance mondiales en remettant le développement en son c?ur.

Le système institutionnel de Bretton Woods comportait trois volets: un volet commercial (Gatt ensuite OMC), facteur de paix et de prospérité, un volet monétaire (FMI), dont le rôle était d'éviter que les fluctuations de taux de change ne viennent perturber le commerce, et un volet de financement de la reconstruction et du développement (aujourd'hui la BM). Dans ce triptyque, le commerce et le financement des projets de développement étaient clairement prioritaires, la monnaie leur restait clairement subordonnée. Aujourd'hui nous sommes loin d'avoir une vision partagée aussi claire quant aux priorités. La préoccupation financière du jour occulte tout le reste.

Au temps de la mise sur pied du triptyque de Bretton Woods, la finance internationale n'existait presque pas et, pour cette raison, elle en a été la grande oubliée. Le système était armé pour gérer un ordre fondé sur les taux de change fixes entre les monnaies-moyens de paiement, mais désemparé pour faire face à l'amalgame monnaie-finance hautement mobile, qui combine aujourd'hui liquidité monétaire avec rentabilité financière. Il n'y a aucun consensus sur le rapport entre, d'un côté, le commerce et le développement et, de l'autre, la monnaie et la finance. Depuis des décennies, pour cacher les divergences d'intérêts entre protagonistes, la "société internationale" a continué à se doter d'institutions nouvelles répondant à des préoccupations ad hoc sans les inscrire dans une vision systémique d'ensemble. Il faut donc, d'une part, parvenir à une vision partagée hiérarchisant monnaie-finance et commerce-développement et, aussi, dégager l'espace international de scories institutionnelles qui limitent aujourd'hui la marge de man?uvre politique.

La croissance des Trente Glorieuses (1944-1974) a été le fruit d'un taux d'investissement élevé qui répondait aux besoins de reconstruction et de développement à l'issue de la guerre. Aujourd'hui, la situation est différente, le monde est saturé par un océan d'épargne qui entend rester liquide (placé sur les marchés financiers) et refuse de s'engager dans des projets d'investissement de long terme. Le rôle systémique de cette épargne (notamment des fonds de pension), totalement absent à la fin de la guerre, doit être revu afin de la mettre au service de l'investissement. Si le terme de "nouveau Bretton Woods" n'est invoqué que pour légitimer un retour à la liquidité, il relève d'un abus de langage notoire. L'urgence est, en effet, de remettre l'épargne au service de l'investissement et donc du développement.

L'enjeu du système Bretton Woods se situait au niveau de l'économie internationale, il était bâti sur le principe de la souveraineté effective des Etats membres. Aujourd'hui, la souveraineté de nombreux Etats est plus théorique qu'effective et l'enjeu économique est d'abord transnational. Les véritables acteurs économiques au niveau global sont en effet les entreprises transnationales. Un nouveau Bretton Woods devrait donc lancer une gouvernance des processus économiques transnationaux, en associant, tant du côté de la légitimité que de celui de la responsabilité, à la fois les Etats et les grands acteurs privés.

Les institutions de Bretton Woods étaient à vocation mondiale. Depuis, des traités et organisations à vocation régionale, dont l'UE est la plus visible, se sont multipliés dans le domaine du commerce, de la finance, de la monnaie et du développement. Toute ébauche d'une nouvelle architecture internationale doit donc compter avec ces réalités régionales et mettre en ?uvre une subsidiarité active entre les divers niveaux de gouvernance.

Enfin, à la sortie des horreurs de la guerre, les vainqueurs avaient un socle éthique commun et savaient que la coopération était un gage de paix et de stabilité. La crise récente a montré au contraire à quel point notre économie et notre finance sont gangrenées par des attitudes a-éthiques. Aucun système international ne fonctionnera sans que soit prise en compte l'insoutenable fragilité éthique de notre économie. Il s'agit d'un chantier prioritaire.

Aujourd'hui, plus qu'hier, les certitudes chancellent. Ceci offre une "fenêtre d'opportunités" pour reprendre à la racine les questions du développement, du commerce, de la monnaie et de la finance. La tentation des dirigeants, avides de succès rapides, de n'aborder que la facette financière de la problématique, d'ajouter une nouvelle institution et de passer à autre chose, est sans doute grande?; elle doit être contenue et convertie en un effort plus fondamental doté d'un agenda clair et d'ambition véritablement systémique. C'est seulement à cette condition que la référence à un "nouveau Bretton Woods" sera pleinement justifiée. Toute autre invocation relèverait de l'imprécation.

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Commentaires
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Bravo

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