Universités : leçons du blocage

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Par Jean-Marc Schlenker, mathématicien, professeur à l'université Toulouse III.

La réforme du statut des enseignants-chercheurs s'est heurtée à une large coalition d'opposants dont les raisons sont diverses, voire opposées. Cette réforme proposait au fond de passer d'une logique protectrice fondée sur le statut à une logique d'évaluation, de remise en cause constante et d'exigence de qualité. Parallèlement, la réforme prévoyait une meilleure allocation des tâches, à travers une modulation des charges d'enseignement tenant compte des autres activités, ce qui permettait de mieux occuper ceux qui n'ont ni activité de recherche ni tâche administrative lourde et de libérer en partie les chercheurs actifs.

Beaucoup d'universitaires y ont vu - parfois à juste titre - la menace d'une remise en cause personnelle, à travers l'évaluation de leurs recherches, et d'une charge de travail accrue. Le mouvement d'opposition s'est nourri aussi de quelques maladresses, en particulier le discours du 22 janvier du président Nicolas Sarkozy, très commenté. Sa critique sans nuance de la recherche française et son ton moqueur ont hérissé beaucoup de chercheurs pourtant soucieux d'une amélioration nécessaire des universités, et donc sensibles à un constat lucide et mesuré de leur état.

Le mode de présentation des réformes, avec des vagues successives de modifications (pour certaines bienvenues), a contribué à la confusion et facilité la désinformation menée par certains opposants. La concomitance avec d'autres réformes contestables, comme la "mastérisation" du recrutement des enseignants du secondaire, a pesé aussi.

Mais d'autres raisons plus profondes expliquent la méfiance des chercheurs. Beaucoup craignent un désintérêt du gouvernement vis-à-vis de la recherche fondamentale, et une volonté de trop "piloter" la recherche publique. Si les orientations politiques jouent un rôle dans ces craintes, elles sont aussi justifiées par des éléments factuels, comme le poids considérable de programmes thématiques choisis sans transparence ni légitimité scientifique dans les financements de l'Agence nationale de la recherche.

Les réformes donnent aussi des responsabilités considérables aux dirigeants des universités. Pourtant, rares sont les établissements qui se sont montrés capables de mener une politique scientifique cohérente, ou de dépasser les simples rapports de force internes pour la répartition des moyens. Le mode de gouvernance des universités a récemment été modifié - avec des conseils dirigeants moins pléthoriques - mais la nomination des dirigeants, elle, demeure la même : ils sont élus par l'ensemble des employés et des étudiants.

Rien n'assure qu'ils voudront ou sauront mettre en ?uvre des politiques exigeantes favorables à l'intérêt général. Les universités n'ont pour l'instant pas de capacités propres d'évaluation scientifique et beaucoup de chercheurs, trop actifs pour s'occuper de politique dans leur université, redoutent d'être victimes de l'arbitraire de médiocres potentats locaux.

Le gouvernement a péché par excès d'optimisme. Le passage relativement facile de la loi sur l'autonomie des universités a laissé imaginer une certaine passivité des enseignants-chercheurs, alors qu'il s'expliquait plutôt par l'intérêt qu'y trouvaient les syndicats universitaires : leur pouvoir local est en effet souvent décuplé. Rendre plus flexible le statut des enseignants-chercheurs était autrement plus difficile.

On pourrait conclure des mobilisations récentes que les universités sont irréformables. Ce serait là une grave erreur. Malgré les reculs annoncés, des progrès notables subsistent, comme le principe d'une évaluation régulière des enseignants-chercheurs par leurs pairs. Ils prolongent une évolution récente rapide tant pour l'enseignement que pour la recherche. Le développement du financement de projets de recherche, l'évaluation systématique et transparente des laboratoires et des institutions apportent autant d'améliorations des conditions du travail quotidien des chercheurs actifs.

Si les grandes réformes statutaires se heurtent au conservatisme ou au corporatisme d'une partie des universitaires, d'autres évolutions moins visibles et plus faciles à réaliser sont tout aussi importantes pour rétablir les incitations nécessaires à une recherche ambitieuse et exigeante dans ce pays.

Beaucoup reste à faire pour notre enseignement supérieur : l'associer davantage aux organismes de recherche, rapprocher universités et grandes écoles, augmenter la mobilité des chercheurs, réformer les organes d'évaluation comme le Conseil national des universités. L'immobilisme hypothéquerait l'avenir.

(http://jmschlenker.googlepages.com)

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a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Une précision sur la "mastérisation" du recrutement des enseignants du secondaire : Celle-ci ouvre la porte à une meilleur rémunération des enseignants de lycée, puisqu'ils seront recrutés à Bac+5. Il s'agit de la ré-édition du recrutement à Bac+3 des Professurs des Ecoles, il y a 15 ans. En ce sens, la mesure est bien perçue par les JEUNES étudiants qui se destinent aux métiers de l'enseignement dans le secondaire. Evidemment, elle est contestée par d'autres...
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Une précision sur la "mastérisation" du recrutement des enseignants du secondaire : Celle-ci ouvre la porte à une meilleur rémunération des enseignants de lycée, puisqu'ils seront recrutés à Bac+5. Il s'agit de la ré-édition du recrutement à Bac+3 des Professurs des Ecoles, il y a 15 ans. En ce sens, la mesure est bien perçue par les JEUNES étudiants qui se destinent aux métiers de l'enseignement dans le secondaire. Evidemment, elle est contestée par d'autres...

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