Bonus des traders : allons à la racine du problème !

 |  | 1308 mots
Lecture 6 min.
Par Olivier Lecomte, professeur à l'Ecole centrale à Paris.

Depuis des semaines, la question du bonus des traders mobilise les sphères médiatiques et politiques. C'est plus que légitime, si l'on considère l'indécence des sommes en jeu et le fait que la plupart des ménages subissent et subiront encore longtemps les effets d'une crise dont le monde financier est largement responsable. C'est un peu comme si les habitants du village-monde où nous vivons voyaient un chauffard traverser en trombe la cité au volant de sa Porsche, seulement quelques jours après qu'il eut, en état d'ivresse, renversé des piétons.

Sus aux bonus donc. On ne peut que se réjouir que les ministres des finances du G20 réunis ce week-end aient adopté un compromis pour encadrer lesdits bonus, même si les termes employés dans leur communiqué - il s'agit à ce stade seulement "d'explorer les approches possibles" - donnent à penser que les mesures ne devraient pas être trop violentes.

Cependant, il serait absolument désastreux de considérer que ces mesures, et même toute mesure plus sévère qui ne s'attaquerait qu'aux seuls bonus, suffiront à éviter une prochaine crise du même type.

C'est tellement vrai que, si j'étais le patron d'une grande banque de Wall Street, je serais plutôt satisfait de l'obsession actuelle sur la question du bonus des traders. Après tout, faire des concessions sur ce sujet me permettrait de réaliser des économies toujours bienvenues, et surtout m'épargnerait le risque d'une réforme beaucoup plus profonde de mes activités. Jetons les traders en pâture à la foule, et continuons comme avant sur le reste.

Car en effet, la question des bonus, pour révoltante qu'elle soit, ne représente qu'une infime partie du problème. D'abord parce que les traders ne sont pas les seuls, dans la sphère financière, à percevoir des sommes extravagantes. Ensuite, parce que ceux-ci ne sont que très partiellement responsables de la crise des subprimes et de l'explosion généralisée de l'automne dernier, dont les causes sont enracinées dans les profondeurs et dans l'intégralité du système financier et de ses paradigmes.

Non, les questions profondes soulevées par la crise n'ont pas encore eues de réponses efficientes. Non, au delà du faux débat mené en France sur les aides accordées aux banques (ce ne sont pas des subventions mais des prêts, qui plus est consentis avec des taux élevés) il est difficile d'affirmer qu'une juste contrepartie a été payée par les banques au titre de ce qui les a vraiment sauvées, c'est-à-dire l'engagement des Etats, pris en octobre 2008 sur proposition de Gordon Brown, de garantir les prêts interbancaires. Et pourtant, dès lors que c'est l'ensemble du système qui était menacé de ruine, la créance que la collectivité détient sur les banques est tout simplement infinie, puisqu'elles lui doivent le fait même d'exister encore !

Mais las, il faut maintenant préparer l'avenir sans oublier le passé. Comme on l'a dit, la question des bonus n'est qu'une petite partie du problème, qui, en vérité, ne pourra être réglé que si l'on se penche vraiment sur ses causes profondes. Or, les bonus exorbitant découlent de profits qui le sont tout autant. Et ces profits exorbitants -sur les activités de marchés et de banque d'investissement- viennent de ce que des risques très considérables sont pris, mettant en jeux des sommes qui le sont tout autant (petit exemple en passant : la valeur notionnelle des contrats échangés sur les marchés organisés de produits dérivés a atteint, en 2007, 1.200.000.000.000.000 dollars) avec des effets de levier colossaux sans que leur coût réel ne soit assumés par les banques. C'est un des aspects essentiels du problème.

Prenons une analogie : un industriel respectueux de la loi qui opère aujourd'hui dans un pays comme la France, s'il utilise des procédés dangereux, doit assumer des coûts importants : primes d'assurance, investissements pour la protection de l'environnement et des salariés, dépollution, etc... C'est normal, et parfois encore insuffisant. Dès lors, pourquoi les activités qui mettent en jeu des montants hors de toute proportion avec l'économie réelle, et qui engendrent épisodiquement des catastrophes monstrueusement coûteuses pour la collectivités - les milliers de milliards d'euros que la crise de l'an dernier aura coûté bien plus qu'AZF, Tchernobyl et l'Erika réunis - n'impliquent-elles pas, comme pour l'industriel, des "exigences de sécurité" des "primes d'assurance", à la hauteur des risques encourus ?

La réponse est simple : ces exigences, contenues notamment dans les règlementations prudentielles dites Bâle I et II, sont largement insuffisantes et, qui plus est, principalement déterminée par les banquiers eux-mêmes. C'est un peu comme si l'industrie nucléaire fixait elle-même ses normes de sécurité (mais cela ne fût-il pas le cas à une époque ?). Il est d'ailleurs intéressant de relever que le renforcement de ces exigences était contenu dans la proposition du gouvernement allemand lors du sommet entre Angela Merkel et Nicolas Sarkozy.

Le Comité de Bâle, réuni dimanche sous la présidence de Jean-Claude Trichet, a annoncé qu'il entendait modifier ses règles, et l'on ne peut que se réjouir de cette annonce. Toutefois, il serait inacceptable que les exigences prudentielles et les outils, notamment mathématiques, qui permettant de mesurer les risques, sans mentionner évidemment les procédures de contrôle, ne soient pas entièrement remis à plat, sous des regards extérieurs critiques et indépendants, qui éviteront que des gens issus des mêmes formations, porteur des mêmes paradigmes, décident entre eux, hors tout contrôle démocratique, des contraintes qu'ils s'appliqueront à eux-mêmes.

Augmenter les niveaux requis de fonds propres, pondérer beaucoup plus sévèrement les activités spéculatives dans le calcul des exigences prudentielles en y introduisant de surcroît une progressivité forte en fonction des montants engagés, accroître les dépôts des banques auprès des banques centrales, bref, responsabiliser les banquiers sur les parties les plus risquées de leurs activités et leur faire payer une prime d'assurance équitable au titre du secours que la collectivité est susceptible de leur apporter en cas de défaillance ou d'excès, voilà les mesures qui permettront de limiter les prises de risques, réduire les profits extravagants dégagés par les activités à risques - et donc les bonus - et, surtout, rendre de nouveau plus attractives, comparativement, les activités plus traditionnelles de la banque dont l'économie réelle à immensément besoin. De telles dispositions, structurelles et transnationales, auraient donc un effet beaucoup plus puissant que des mesures dirigistes, comme l'interdiction de tel ou tel produit financier ou la séparation des activités bancaires, peu adaptées au monde dans lequel nous vivons et généralement contournables.

Il faut donc que nos hommes politiques mettent un instant de côté la question, épiphénoménale, du bonus des traders, pour concentrer leur action sur ce grand chantier, afin que l'on ne s'en remette pas aux seuls experts financiers et à des modèles uniques, mais que l'on demande à des scientifiques venus d'autres horizons que la stricte sphère financière ainsi qu'à des économistes hétérodoxes, de donner également leur avis sur les méthodes et exigences qui seront ensuite déployées.

Cette voie, sans doute moins sexy que la très idéaliste proposition de Jacques Attali "d'interdire complètement les bonus", probablement plus difficile à expliquer aux électeurs et à leurs représentants, offre pourtant un levier fantastique sur lequel il est possible, et absolument nécessaire, d'agir.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Voilà quelqu'un qui fait preuve d'une grande lucidité. Sera t il entendu par les grands de ce monde?
Quand aux regards extérieurs, ils sont probablement indispensables mais aussi manipulables.
Pourquoi ne pas commencer par lister tous les types d'opérations de gré à gré les étudier, supprimer(interdire) les inutiles ou dont la finalité en soi fait doublon ou n'est pas comprise par tout un chacun. Controler la création d'instruments nouveaux etc.
Car au fond si l'on veut faire preuve de bon sens le rôle de la finance est toujours le meme depuis des décennies et toute cette juxtaposition d'instruments nouveaux ne font que réinventer l'eau chaude ou ne servent qu'à noyer le poisson rouge!
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
UN véritable TORCHON ! On voit bien que ce rigolo ne connait pas son sujet
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Réponse à TRADER: facile de donner un avis aussi tranché sans apporter d'arguments... Seriez vous financier ou trader? En tout cas, grossier et ignorant, ça c'est sûr!

C'est bien là le fond du problème: se croire supérieur aux autres, et donc ne pas accepter la critique, en méprisant ceux qui osent faire des commentaires sur leur soi disant savoir faire. Je trouve au contraire l'analyse et les conclusions de Olivier Lecomte très pertinentes, et pourtant je suis souvent critique vis à vis des enseignants.

a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Ce développement est fort intéressant, fouillé 'il demande pour les personnes pas très au fait de lire et relire le message.A priori je pensais qu'il fallait arrêter ces façons pas morales du tout des primes exorbitantes " qui nous coupent le souffle ". Dans certains magasins de luxe il y avait le guelte " mot très anciens " c'était une prime incitative sur chaque vente chez les fourreurs par exemple. Je pense que le G20 met bien long-temps pour établir d'autres données dans le commerce de la finance en générale -il fallait bien s'attendre à une réaction des gents voyant le répétition de ces scandales, car le scandale c'est la hauteur " de la guelte " ce n'est plus une incitation soit-disant pour garder "son" trader : c'est du gaspillage car le résidu pourrait aller à des retraités en dessous de 600 euros mensuels.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Voila un article enfin particulièrement honnête intellectuelleent parlant sur le sujet brûlant des bonus considérables des gens de la finance et qui mériterait que l'on diffuse dans toutes les écoles d'enseignement de l'économie de l'entreprise.
Mais dans un monde économique comme la France où le suivisme ou la bien-pensance domine est-on bien en mesure de donner à ce type d'aerticles la résonnance qu'il conviendrait? Abercy déjà les pontes des directions s'étaient octroyés hors accord du parlement des primes non imposables. Et que dires des augmentations des primes ou rémunérations des élus. Même si elles sont infiniments moindres que les rémunérations faramineuses des gens de la finance et des patrons des grandes entreprises, c'est le principe de l'analyse et concomittament de l'honnêteté intellectuelle qui doit être au coeur. Que des patrons gagnent beaucoup Ok mais qu'ils aient créent les entreprises et non récupérés la gestion des entreprises d'état privatisées.
Nous releverons qu'en France, pour ce qui me concerne , les seuls vrais ministres de l'économie que nous ayons eu depuis que je vote (1967) c'est Mrs Mer et Monory et aussi Madelin, le premier n'ayant pas eu la particularité d'être un vrai politique et le dernier la particularité d'être trop pressé.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :