Copenhague : vision partagée, vues divergentes

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Au lendemain des négociations infructueuses de Copenhague, l'ancienne directrice de cabinet de Brice Lalonde, qui représenta la France lors du sommet de la Terre à Rio en 1992, nous livre son bilan du sommet, de ses échecs et ses semi-victoires. La perception généralisée d'un réchauffement du climat n'a pas su mener à des vues communes : d'où l'échec sur la question principale, la gouvernance mondiale.

Retour de Copenhague : réaction d'amertume tout d'abord, même si l'histoire des six derniers mois de la négociation laissait présager un échec du sommet : aucun objectif contraignant n'a été obtenu, si bien que la perspective d'un traité en bonne et due forme est devenue problématique ; surtout, aucun engagement à l'horizon de 2050 n'a été donné, ce qui est d'autant plus dommageable que les horizons 2030 et 2050 avaient été proposés pour obtenir l'adhésion des pays émergents et des états-Unis, qui refusaient des objectifs contraignants pour 2020. Il y eut toutefois quelques semi-victoires : en particulier, pour les pays pauvres, la mise à disposition de crédits à court terme, et la perspective de financements à long terme même si cette promesse n'est pas assortie de précisions sur son fonctionnement ; de même, Barack Obama a pu faire accepter à la Chine une observance bisannuelle du respect de ses engagements, même si elle restera maîtresse de leur transmission ; enfin, le mécanisme Reed, qui propose de rémunérer les pays en échange de leur engagement à lutter contre la déforestation, est adopté, ceci avant l'arrivée des chefs d'État.

Ce qui est surtout significatif, c'est que la médiatisation du sommet, et le nombre de chefs d'État qui se sont déplacés, a forcé l'ensemble des pays gros émetteurs de CO2 à prendre des engagements de réduction d'émission, reconnaissant par là la réalité du réchauffement climatique et la nécessité civique de tendre vers une économie décarbonée. En cela, la "vision partagée", autour de laquelle s'est nouée la négociation, a bel et bien été ratifiée. Et tous les responsables politiques du monde sont aujourd'hui d'accord pour s'engager vers un autre système d'exploitation des ressources.

En revanche, ce qui est frappant, c'est que pour décliner cette "vision partagée", les pays du monde ont adopté des vues profondément divergentes ; divergences naturelles selon la richesse ou la pauvreté, selon la vulnérabilité aux expositions climatiques, selon aussi le régime politique plus ou moins comptable devant l'opinion publique ; divergences politiques profondes aussi sur les instruments : traité, engagements, comme on les a vus se multiplier avant le sommet, chaque pays cherchant à trouver un équilibre entre son essor ? ou sa survie ? économique, et les efforts écologiques à déployer ; ou encore, autre instrument, recours à la flexibilité avec la création de marchés régionaux dont les particularismes risquent de rendre difficile la fixation d'un prix mondial du carbone ; mais surtout, c'est sur la nécessité et le fonctionnement de la fameuse gouvernance mondiale que les plus grandes fractures sont apparues.

On l'a beaucoup dit : l'ONU sort très meurtrie de Copenhague, l'institution multilatérale n'ayant réussi ni dans la forme ni dans le fond à proposer les instruments de la fameuse "vision partagée". Cet échec est le fruit, l'aboutissement logique d'une longue dégradation du processus onusien, dont les institutions ne correspondent plus à la réalité du monde du XXIe siècle. Non seulement le sort du monde ne se joue plus dans les enceintes onusiennes, mais de surcroît, il se trouve entre les mains, non pas exactement d'un G2 (Chine, États-Unis) mais plutôt d'un G5 (Brésil, Inde, Chine, Union européenne, États-Unis) ou d'un G6 (si l'on ajoute la Russie) ; et ceci est d'autant plus vrai que l'on observe de nombreuses ruptures régionales : les pays pauvres sont divisés ? on l'a bien vu, dans la dernière nuit du vendredi à samedi, lorsque le Soudan a refusé l'accord au nom du G77, tandis que l'Éthiopie au nom de l'Afrique a accepté l'accord ; l'Union européenne a ses récalcitrants d'Europe centrale ; les îles du Pacifique sont en révolte contre l'Australie et la Nouvelle-Zélande ; enfin, le continent américain voit l'antagonisme Nord-Sud s'approfondir. Bref, la division règne partout dans le monde. Comment dans ces conditions construire une gouvernance mondiale dans laquelle chaque État se reconnaîtra et qu'il respectera ?

Il est clair que l'importance géopolitique de la question du climat rend épineuse la confrontation entre les négociateurs environnementaux, dont les références intellectuelles sont les "biens communs", nobélisés cette année, et les chefs d'État, comptables des intérêts étatiques ou régionaux. On a cru que tout le monde se retrouverait autour d'une nouvelle gouvernance, mais à l'évidence, personne n'arrive à l'organiser comme le montre l'incapacité à réformer l'ONU ; c'est un véritable gouvernement du monde dont la planète a besoin, gouvernement qui saurait équilibrer la nécessaire réactivité aux crises et (l'avènement du G20 y participe) ? et l'impérieux traitement des questions de long terme. Au centre de la préparation du sommet de la Terre de Rio, en 1992, lorsque a été créée l'approche écologique multilatérale, c'est bien toujours cette même question de gouvernance, toujours non résolue, qui devra être au c?ur de l'agenda de...  "Rio + 20", en 2012 !

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