Marchés  : rompons l'engrenage de la peur

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(Crédits : dr)
Par Steve Ohana, cofondateur de Riskelia, cabinet de conseil en intelligence des risques.

Nous vivons actuellement le quatrième acte d'une tragédie financière hantée d'un bout à l'autre par le spectre de l'implosion générale du système.

Acte I : les banques américaines accumulent à leur actif des titres de dette toxiques dont la liquidité s'effondre après l'implosion de la bulle immobilière américaine ; ceci dégénère d'abord en crise bancaire, puis, finalement, en une crise financière globale après la faillite de Lehman. Acte II : les Etats du G10 volent au secours du système financier pour le sauver du précipice puis engagent des dépenses colossales pour restaurer la croissance ; les dettes publiques, déjà importantes avant la crise, atteignent des niveaux records.

Acte III : devant l'ampleur des déficits budgétaires et la dynamique inquiétante de la dette publique, les détenteurs d'obligations souveraines sont saisis de panique ; une crise de dette souveraine se déclare dans les pays de l'est de l'Europe, en Ukraine, à Dubaï, puis dans les pays du sud de l'Europe (notamment la Grèce, le Portugal et l'Espagne).

Acte IV : les obligations - devenues à risques - de la Grèce, du Portugal et de l'Espagne menacent les banques européennes qui les détiennent, le système financier global est à nouveau mis en danger ; le week-end dernier, les pays de la zone euro décident alors que les contribuables, cette fois-ci européens, viendront à nouveau au secours des banques en garantissant les obligations des pays les plus à risques de la zone euro ; la BCE se résout, quant à elle, à soutenir les obligations grecques, espagnoles et portugaises en les achetant directement sur le marché. Sauvées du gouffre, les banques européennes voyaient avant-hier leurs actions remonter de plus de 20%, tandis que les trois moutons noirs de la zone euro pouvaient à nouveau se financer à bas coût sur les marchés...

L'acte V sera-t-il une crise de défiance de la dette de l'ensemble de la zone euro qui aboutira à une déflagration bancaire beaucoup plus grave encore que l'avertissement de la semaine dernière ? Sont-ce alors le Royaume-Uni ou les Etats-Unis, déjà surendettés, ou bien encore la Chine, désireuse de soutenir ses immenses réserves d'obligations occidentales, qui se porteront garants du système ?

Pouvons-nous arrêter cet engrenage à cause duquel les Etats restant solvables endossent les pertes des banques imprudentes avant de tomber à leur tour, provoquant des crises bancaires plus graves encore ? Dans un système financier interconnecté et opaque, où chaque problème de solvabilité bancaire menace de contaminer immédiatement l'ensemble des acteurs et des marchés, l'aléa moral est à son apogée et le contribuable demeure à jamais l'otage des banques. Ces dernières ont trop bien compris que le risque systémique était désormais leur assurance tous risques... Quelques principes simples permettraient d'assainir ce système délétère :

1. Une entité (Etat, banque, assurance) n'arrivant plus à se financer sur le marché doit engager un processus de restructuration de sa dette, ou de dévaluation - pour un Etat -, quand elle est possible. De cette manière, les créanciers assument les pertes pour éviter que les risques soient reportés sur d'autres entités plus grosses qui pourraient, par un jeu de dominos, devenir à leur tour insolvables.

2. Les mécanismes de contagion consécutifs aux faillites souveraines et bancaires peuvent être enrayés grâce à des procédures de restructuration ordonnée de la dette : si le "spread" de crédit d'une entité dépasse un seuil prédéfini, toutes les expositions des contreparties et des créanciers de l'entité menacée sont rendues transparentes et les pertes partagées entre eux de manière ordonnée et concertée ; ainsi, la panique générale est évitée et la crise cantonnée aux acteurs immédiatement concernés.

3. A plus long terme, un travail de régulation doit être accompli pour construire un réseau financier plus transparent et résilient qui responsabilise les acteurs, cloisonne efficacement les organisations et les marchés et ne nous oblige plus à nous préoccuper des institutions en faillite.

Ces mesures sont indispensables pour sortir enfin de cet engrenage de la peur, qui ne fait que nous conduire de catastrophes "évitées" en catastrophes plus grandes, et pour renouer avec ce principe fondateur du libéralisme qui veut que toute organisation assume pleinement les conséquences d'une mauvaise gestion de ses risques.

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Commentaires
a écrit le 20/05/2010 à 12:11 :
« Ces dernières ont trop bien compris que le risque systémique était désormais leur assurance tous risques... » l?élément clé pour comprendre les raisons de la crise actuelle se trouve dans cette phrase qui résume très bien la source du problème. L?un des effets pervers de la finance moderne est sans doute cette complexité/opacité du marché financier qui est due à l?interdépendance croissante entre les différents acteurs. Ces intéractions sont telles que le système financier apparaît comme un n?ud d?éléments inséparables, avec pour première conséquence « apparente » le fait que la défaillance d?un de ces éléments risquerait d?atteindre tous les autres, pouvant alors conduire à l?effondrement du système en entier. Pas facile pour les politiques de ne pas paniquer face à un tel schéma. Au lieu de prendre des mesures visant à neutraliser « l?abcès infectieux, avec les conséquences esthétiques qui en résultent » (dolto 10 :29), les Etats, sans doute aveuglés par les prémisses d?un désastre, ont adopté des mesures susceptibles d?amplifier la crise ou du moins d?entretenir les conditions de prolifération d?autres crises plus graves. Ils ont en effet offert de véritables assurances vie aux principaux acteurs de la crise. Dans ces conditions l?aléa moral a de l?avenir. Sans une réhabilitation de la « menace de la faillite », l?un des principaux mécanismes disciplinaires du marché, c?est le système financier en entier qui se trouverait menacé de faillite?
a écrit le 20/05/2010 à 12:04 :
Cet article soulève de façon légitime 3 points essentiels qui gouvernent les
comportements :
- la transparence : il faut absolument faire le point des dettes et des créances de toute organisation financière en toute sincérité.
- la responsabilité : il faut que chaque institution soit en face de ses obligations de rembourser ses engagements ou de proposer un échelonnement, en fair-play, vis a vis d'un monde financier global.
- les moyens : la méthode pour clarifier et honorer sa dette et ne pas la reporter sur autrui.
Ces principes de base sont ceux d'une gouvernance financière cohérente validée par tous les organismes financiers et de notation.
Il participent à une clarification des échanges économiques et financiers et générent une confiance sans laquelle tous les fantasmes les plus fous s'installent faisant place à une irrationalité des marchés et à une spéculation débridée illégitime sur la dette.
Cet article a le mérite de souligner les comportements à ne plus reproduire,
et les méthodes rigoureuses de redressement à adopter reposant sur le courage de dire la vérité et la sincérité des comptes, sans lesquels il n'y a pas de fonction financière digne de ce nom.
a écrit le 19/05/2010 à 7:17 :
dramaturgie et finance vont bien ensemble !!!!
a écrit le 19/05/2010 à 6:29 :
votre théorie de circonscrire le sinistre et de le traiter "in situ" en désignant les responsables qui assumeront les conséquences locales de cette réparation et qui en tireront les enseignements ,correspond à la procédure de traitement du risque en médecine en pathologie infectieuse par exemple ou il vaut mieux extraire chirurgicalement un abcès infectieux avec les conséquences esthétiques,fonctionnelles qui en résultent plutot que de risquer une septicémie mortelle .Les décideurs politiques et économiques accepteront-ils le constat d'un échec meme partiel plutot que de se masquer la réalité en reportant sans cesse en amont l'échelon des responsabilités et aggravant ainsi la situation .A moins de changer de système et de gestion des responsabilités et de s'équiper en immenses salles de réanimation financières et de couvertures d'assurances en cascades pour couvrir les risques en amont .N'est ce pas là l'avènement d' un système de zéro risque et zéro responsables qui finit par ruiner l'ensemble des citoyens-contribuables et qui rappelle les organisations économiques collectivistes auxquelles on a voulu échapper ?

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