L'euro des forts, le stade des faibles

 |   |  641  mots
DR
DR (Crédits : dr)
Par Jacques Barraux, journaliste.

C'est quoi ce délire à propos de l'Allemagne ? Pourquoi ces superlatifs sur sa puissance solitaire dans une Europe fracturée ? Pourquoi ce concert de gémissements sur une France, une Italie et une Espagne exposées à la foudre des agences de notation des États-Unis - dont 46 des 50 Etats ont des finances à la dérive ? La France, l'Italie, l'Espagne, trois nations insubmersibles, trois puissances aussi vivantes qu'indisciplinées, contrepoids créatif et fantasque à l'orthodoxie présumée de l'Europe du Nord.

La crise de l'euro n'est pas la crise de l'Europe. La première est technique. La seconde est politique. Elles ont cependant un lien commun : toutes les deux sont attisées par un monde anglo-saxon « physiquement » hostile au mariage de l'Europe studieuse et de l'Europe fautive. Deux jours passés en Belgique résument le trouble européen. Premier jour dans les Ardennes où la presse et les radios locales pratiquent l'autoflagellation à la manière de France Inter et du "Monde". Deuxième jour à Anvers, où le Financial Times semble être le rédacteur en chef virtuel d'une presse fascinée par le triomphe de l'Allemagne et annonciatrice de la mort de l'euro.

Les marchés financiers sont des forums fragiles. Constructions numériques hyperrationnelles d'un côté, sensibilité extrême à des impulsions subjectives de l'autre. Un adjectif mal choisi d'Angela Merkel, un clignement des yeux de Jean-Claude Trichet pèsent aussi lourd qu'une mauvaise statistique sur le prix de la dette souveraine d'un pays du Sud. Or, tant en Allemagne qu'en France, les réalités du monde des affaires n'ont pas grand-chose à voir avec les oscillations des écrans de salles de marchés.

L'Allemagne est - avec les Pays-Bas - la grande gagnante de l'euro en termes de parts de marché conquises à l'intérieur même de l'Europe des "Seize". On met en avant les conquêtes allemandes sur le marché mondial en oubliant les positions gagnées depuis dix ans. L'Allemagne contrôle plus du quart des exportations à l'intérieur de la zone euro, ce qu'elle considère comme une précieuse base opérationnelle. Le patronat « actif » a condamné l'appel de Hans-Olaf Enkel, ancien dirigeant du Medef allemand, en faveur d'une partition de la zone euro, ce qui entraînerait une perte brutale de compétitivité.

La France. Causes opposées, résultat convergent. Depuis dix ans, la France a perdu plusieurs points de parts de marché à l'intérieur de la zone euro. La voici désormais face à son problème structurel de décrochage industriel. Un recul impardonnable qui ne saurait être imputé, comme notre pays s'en plaignait autrefois, au dumping monétaire des pays concurrents. Est-ce un problème d'offre ou de politique commerciale ? La mise en évidence de nos faiblesses plaide pour le maintien d'un espace intermédiaire entre le marché français intra-muros et un marché mondial sur lequel la France doit encore faire ses preuves.

Libérée du souci des changes dans l'espace de la monnaie unique, la France a tout intérêt à considérer la zone euro comme un stade, un terrain d'entraînement pour ses entreprises candidates à la conquête du grand large. Convaincre le consommateur italien ou polonais, réussir des opérations de B to B en Allemagne, en Finlande ou aux Pays-Bas, c'est se donner un brevet de professionnalisme utile avant d'aborder l'Asie ou l'Amérique du Nord.

La construction européenne n'a jamais cessé depuis soixante ans d'être le moyen pour l'économie française de sortir de ses difficultés par le haut. En 1958, le général de Gaulle avait pris la décision historique d'accepter la mise en oeuvre du traité de Rome, un traité combattu par le grand patronat. Ce fut le signal d'un retour au statut de grande puissance industrielle. C'est aussi cela l'enjeu de la monnaie unique.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :