"Pour 2011, j'espère l'avènement d'une industrie européenne"

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Elizabeth Ducottet, PDG de l'entreprise Thuasne, spécialisée dans les textiles médicaux et sportifs, voit d'un bon œil l'émergence d'une Chine forte qui va imposer à l'Europe de renforcer ses alliances. Dans le business, elle parie sur le retour de l'intuition et de l'intelligence collective, dont le levier pourrait venir de l'industrie.

En 2011, l'erreur fatale serait d'abandonner l'Europe. C'est un socle pour le futur. S'il y a des moments où elle est fatalement remise en cause, la détruire imposerait de devoir tout reprendre à zéro. L'Europe, c'est la taille minimale, la masse critique qui nous permet de peser dans le concert mondial. L'Europe économique existe. Dans les entreprises, nous la vivons comme une réalité quotidienne. Remettre en question la monnaie unique, le libre-échange, équivaudrait à une régression d'ordre quasi infantile. Nous ne pouvons en aucun cas nous comporter comme des enfants. Nous n'avons d'autre choix que d'être adultes.

Je souhaite l'émergence d'une industrie européenne avec des filières reconstituées. Il ne faut pas lâcher trop vite des choses qui marchent sans avoir analysé tous les éléments à fond, à commencer par les coûts. Par exemple, dans le textile, des pans entiers ont été fermés qui pourtant étaient tout à fait modernes. Arrêtons de penser l'industrie en mode binaire : localisation et délocalisation. Il faut étudier le panachage des coûts pour inventer de nouvelles formes de business modèles européens. On renonce à des unités faute de savoir faire preuve d'un peu d'inventivité pour les conserver. Il faut donc un certain courage pour que cette horlogerie des business modèles européens soit viable.

Beaucoup de signaux faibles restent cependant encourageants. Des choses changent dans le sillage de la mutation chinoise. Ainsi le coût du transport des produits manufacturés rentre désormais dans la balance avec celui de la main-d'oeuvre. Preuve qu'il y a des éléments qui vont sans doute s'inverser. Mais la créativité viendra plus facilement des ETI (entreprises de taille intermédiaires) et des PME que des grands groupes, plus aptes à bouger et faire bouger les choses. Même chose dans le domaine social. La crise française de l'automne dernier a montré que nous étions au bout d'une logique où chacun campe sur ses positions. Les guerres de tranchées sont stériles. Et cela s'entend désormais. Il y a des petits signes qui laissent entrevoir une nouvelle volonté de dialogue surtout dans les branches professionnelles. Il ne faut pas laisser le début de l'année démarrer sans une ouverture.

L'enjeu est de travailler localement par petites touches. Je crois à la tache d'huile, à condition qu'elle soit sur le bon papier buvard. Engager des actions et s'efforcer d'avoir des résultats très petits et élargir. Sur le plan mondial, nous venons de vivre de grands bouleversements dans les équilibres. Je reste convaincue de l'importance des partenariats culturels. Du cousu main. Pas par une politique de rachats mais par des alliances. Cela crée des jonctions d'ordre mondial qui ont une véritable efficacité déconnectée du politique.

On a vu ces dernières années les limites du politique qui a complètement décroché de l'économie. Il faudra résister l'an prochain pour ne pas se laisser polluer par le terrain électoral. S'il occupe la totalité du champ, on risque l'asphyxie et surtout de perdre les forces dont nous aurons besoin pour affronter 2013 et 2014. Le monde va continuer à être difficile. L'incertitude est désormais notre quotidien. Fini la ligne droite et la visibilité. Vouloir restaurer ce qui nous tenait lieu de boussole est une illusion dangereuse. Il faut nous habituer à la mobilité, et surtout ne plus voir les entreprises avec les outils d'analyse classique mais avec de l'intuition. Garder les yeux rivés sur des tableaux de bord ne nous mènera pas loin. On a trop vu des entreprises se scléroser autour de l'absence de décisions. Les grands gagnants seront les décideurs qui sauront avoir assez confiance en eux et qui panacheront cette confiance avec l'analyse. L'intelligence collective prévaudra sur les vedettes individualistes. C'est le "réfléchir ensemble" et le "faire ensemble" qui semblent essentiels. Une décision collective ancrée dans une vision commune constitue pour demain une sécurité.

A ce titre, la jeunesse d'aujourd'hui est un formidable levier. Le rôle du manager va devoir évoluer dans ce sens. Ce ne sera plus d'additionner des compétences individuelles mais de savoir faire émerger un raisonnement collectif. Le rapport de subordination doit laisser place à un rapport fondé sur la réciprocité et donner lieu à une succession de groupes de collaboration. Mais pour cela il faut travailler à faire revenir le plein-emploi. Et l'industrie est la seule à pouvoir y parvenir. Je ne crois pas à un pays uniquement centré sur une économie tertiaire. Ce serait alors un pays de servitude, sans architecture. Un pays d'invertébrés.

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