Invitée au G20, la taxe Tobin ne résoudra rien

Par Alain Madelin, ancien ministre.

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Les antimondialisations n'ont plus besoin de spectaculaires manifestations aux portes des grands sommets du monde pour se faire entendre. Leur revendication emblématique, à savoir la taxe Tobin sur les transactions financières, se trouve cette fois sur la table du G20. Étonnante histoire que celle de cette taxe. Elle a été imaginée au début des années 1970 par le professeur James Tobin à un moment où le monde qui venait d'abandonner les changes fixes découvrait l'instabilité des taux de change et les risques de déstabilisation des pays émergents. D'où l'idée d'atténuer les mouvements de capitaux trop brutaux au travers d'une taxation visant à "jeter quelques grains de sable dans les rouages bien huilés de la finance internationale".

Récupérée plus tard par les mouvements anticapitalistes hostiles au libre-échange et à la liberté de circulation des capitaux, cette taxe est devenue le drapeau de l'antimondialisation. Au grand dam de James Tobin lui-même qui tint à dire qu'il n'avait pas "le moindre point commun avec ces casseurs de carreaux antimondialisation". Pour Robert Mundell, prix Nobel d'économie 99, la taxe Tobin est une idée idiote car "elle ne supprimerait pas la spéculation, elle ne ferait que gêner les transactions".

Il n'est d'ailleurs pas besoin d'aller chercher des arguments du côté de Wall Street ou de la City pour le montrer. Lionel Jospin (qui en avait imprudemment fait la promesse) et son gouvernement ont déjà largement pourvu à cette tâche avec les déclarations de Dominique Strauss-Kahn, Laurent Fabius et le rapport alors commandé par le Premier ministre au Conseil d'analyse économique. Il est intéressant de rappeler leurs principaux arguments.

- Il est d'abord impensable de prétendre contrôler le mouvement sur les devises au moyen d'une taxe. La situation du marché des changes n'est plus celle de l'époque où a été imaginée la taxe Tobin, tant par la sophistication des produits financiers que par le volume considérable des échanges.

- Une taxe Tobin à taux faible ne dissuaderait personne et serait inutile, disait Dominique Strauss-Kahn. Avec un taux vraiment dissuasif, le mouvement des capitaux serait réellement entravé et dès lors, la taxe ne rapporterait rien.

- En revanche, en voulant frapper les transactions censées déstabiliser les marchés des changes, on affecterait dangereusement les transactions positives qui accroissent l'efficacité des marchés, celles qui permettent à des exportateurs ou à des importateurs de se protéger contre les risques de change. De plus, une taxe même minime deviendrait prohibitive pour des activités utiles comme celles des « day traders » qui effectuent des milliers d'opérations d'aller-retour dans des temps très courts sur des écarts très faibles.

- Enfin, une telle taxation serait facilement détournable, soit en transférant les activités de change dans des pays hors taxe Tobin, soit en répliquant les transactions primaires par des produits dérivés.

Conclusion : comme il est impossible de contrôler l'ensemble de la finance dans le monde entier, la taxe Tobin est, selon les mots de Laurent Fabius, une idée irréaliste.

Un tel réquisitoire n'a hélas pas suffi à enterrer définitivement cette taxe. Et ce, d'autant plus qu'elle était parée d'une double vertu : freiner la mondialisation financière, fournir des recettes pour aider le développement des pays pauvres. Ce qui, notons-le, est pour le moins contradictoire dans la mesure où le meilleur moyen de vaincre la pauvreté est précisément la mondialisation du commerce, des investissements et des connaissances !

La crise financière et la disette budgétaire des États sont venues donner une nouvelle jeunesse à cette taxe. Il ne s'agit plus de réguler la finance mais de la punir et surtout de dégager des recettes nouvelles pour tenir les promesses faites à l'Afrique et aux pays pauvres. Notamment celle faite lors du sommet de Copenhague de constituer à leur profit un fonds vert de lutte contre le réchauffement climatique à hauteur de 100 milliards par an en 2020. Une priorité d'ailleurs moralement discutable au regard des exigences quotidiennes en matière d'éducation, de santé, de nutrition des populations africaines d'aujourd'hui.

L'inscription d'un nouvel avatar de la taxe Tobin au menu du G20 a l'apparence de la générosité. Mais aux objections fondamentales sur la taxe Tobin s'ajouteront de nouvelles questions. Quelle assiette ? Qui collectera ? Qui repartira ? Comment ? Aux pays les plus pauvres ? À ceux qui sont "en grande difficulté climatique" ?

Rien de cela, bien sûr, ne sera résolu au G20. Les pays qui feront obstacle à cette taxation généreuse seront présentés comme égoïstes. D'autres plus prudents feront semblant d'acquiescer à son principe en regrettant hypocritement de ne pouvoir l'appliquer tant qu'elle ne pourra être étendue au monde entier ! Quelques pays peut-être décideront d'avancer ensemble. Quoi qu'il en soit, une taxe mondiale sur la spéculation financière ne viendra pas de sitôt au secours de l'Afrique. En revanche, il est une bonne nouvelle : les spéculateurs croient en l'Afrique et misent aujourd'hui sur son développement.

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Commentaire 1
à écrit le 12/03/2011 à 18:23
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Content de voir que Monsieur Madelin lui même indique que cette taxe n'empêchera même pas la spéculation, or si on en parle maintenant ce n'est pas que pour réguler un système financier devenu pervers mais aussi pour récupérer 200 milliards par an qu...

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