Reprise des LBO et effet sablier

Par Olivier Lecomte, professeur de finance à Centrale Paris.

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Copyright Reuters (Crédits : CEDRIC HELSLY)

Les LBO sont de retour. Selon les données publiées en janvier par l'université de Nottingham, l'année 2010 aura marqué un quasi-triplement du volume d'opérations, à 49 milliards d'euros. La Grande-Bretagne arrive encore en tête, suivie par la France et l'Allemagne. Bien sûr, la crise est passée par là : on est encore loin des montants d'avant-2008 et une part importante des entreprises rachetées en 2010 étaient déjà en LBO. Surtout, le niveau des prix et l'effet de levier (presque divisé par deux) traduisent un retour à des deals nettement moins échevelés.

Cette reprise inspire plusieurs réflexions : d'abord elle rappelle qu'il existe encore, au-delà des stars du CAC 40, un tissu important d'entreprises de taille intermédiaire (ETI) performantes, voire leaders sur leur marché, y compris dans le secteur manufacturier, qui représente près du quart des investissements 2010. Secundo, les LBO n'ont pas connu l'apocalypse qu'on leur annonçait fin 2008, et l'on est loin du bain de sang tant au plan financier que social. La renégociation efficace de la dette avec les banquiers et les qualités intrinsèques des entreprises concernées l'expliquent. On peut aussi y lire l'effet d'une caractéristique mise en évidence par des études antérieures, qui montrent que le temps passé par les managers et les administrateurs d'entreprise sous LBO est considérablement plus important que dans les autres.

Plus profondément, se trouve révélée une partition en trois familles des entreprises françaises : d'abord les sociétés performantes, dynamiques, de toutes tailles, qui tirent leur épingle du jeu dans la compétition mondiale. Viennent ensuite celles qui bénéficient d'une situation relativement protégée - quand ce n'est pas d'une rente - du fait des nombreuses rigidités qui subsistent dans notre pays (voir à cet égard le rapport Attali) sans être très performantes. Sans méchanceté, on pourrait les appeler les poids morts de l'économie, et il n'est pas certain que l'état de nos finances et les pressions sur le pouvoir d'achat n'obligent pas à les bousculer un peu, ce ne serait d'ailleurs pas une mauvaise chose. Dernière catégorie : les entreprises fragiles, parfois soutenues à bout de bras par les pouvoirs publics mais souvent condamnées à terme.

Disons-le clairement, il est essentiel de favoriser le développement des premières et l'accroissement de leur nombre, et d'aider progressivement les salariés de la troisième catégorie à se positionner sur de nouveaux emplois. La rudesse de la compétition tend à creuser les écarts entre les sociétés les plus performantes et les autres, éloignant ces deux mondes de plus en plus, et, que l'on aime ou non, je crains que cela ne soit tout simplement la réalité de l'économie-monde dans laquelle nous sommes plongés.

Il faut cependant être bien conscient que ce gradient de compétitivité est une tendance lourde qui s'imprime progressivement sur la collectivité tout entière : la concurrence déforme la courbe de répartition des rémunérations et accélère la marche vers une société en sablier, avec un nombre limité de personnes extrêmement qualifiées concentrant une part substantielle de la croissance du revenu en haut, et une classe de plus en plus large dont les revenus stagnent - au mieux - en bas. Y sont associés des processus de sélection qui poussent eux aussi à la performance productive, au détriment de la pensée, avec un étalon qui prend le pas sur tous les autres pour mesurer la réussite : l'argent. Difficile d'en prédire les effets à long terme, mais cela semble assez éloigné du modèle de société fortement implanté dans l'inconscient collectif français, et l'on peut s'interroger sur le sens profond de cette évolution. Elle pourrait alimenter des tensions futures et rendre difficile la formation de consensus sur des sujets majeurs (protection sociale, environnement...). Difficile de descendre du train en marche.

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