Cette Amérique qui nous ressemble

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Copyright Reuters (Crédits : CAEN Albert)
Par Philippe Mabille, rédacteur en chef à La Tribune.

Quelques jours après que l'Académie des césars en France a donné son Grand Prix au remarquable "Des hommes et des dieux", celle des oscars aux États-unis a couronné le non moins formidable "Discours d'un roi" magnifié par le jeu du Britannique Colin Firth ! Quel plus magnifique symbole du changement profond qui a saisi Hollywood que de célébrer ainsi un film indépendant étranger, a fortiori sur la monarchie anglaise qui a refusé que son roi légitime épouse une milliardaire new-yorkaise, alors que le choix ne manquait pas : outre "True Grit" ("le Vrai courage" en français), l'Amérique profonde attendait le couronnement de "The Social Network", LE film sur Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook, archétype triomphant de la nouvelle frontière américaine, celle de la high-tech. Mark Zuckerberg qui fait partie, avec Steve Jobs (Apple) et les patrons de Twitter et de Netflix, du nouveau "Council on jobs and competitiveness", présidé par Jeff Immelt, PDG de General Electric, un geste vu comme un effort de Barack Obama de se rapprocher des milieux d'affaires et d'afficher une administration plus "business friendly".

Le fait que ce soit un film traitant d'un fait historique vieux d'il y a quatre-vingts ans qui ait triomphé face à un autre incarnant la vie de tous les jours de l'Américain moyen (pas un magasin où l'on ne vous demande votre adresse Facebook) et l'avenir de la Corporate America a été beaucoup commenté outre-Atlantique. Et lu comme un nouvel indice de l'européanisation des États-Unis. Une tendance que l'on voit se manifester sur des fronts nombreux : l'emploi d'abord, l'Amérique découvrant le chômage de longue durée ; mais aussi la politique et le social avec la multiplication, du Wisconsin à l'Ohio en passant par la ville de New York, des manifestations de professeurs et de fonctionnaires contre la rigueur budgétaire imposée à une Amérique qui se découvre vieillissante et surendettée. Comme l'Europe.

Et pendant ce temps-là, Corporate America va mieux que bien, merci pour elle. Le secteur financier est redevenu aussi arrogant et "risk taker" qu'avant la crise, même si sa profitabilité de long terme est un peu écornée par les nouvelles réglementations. Les entreprises, non financières surtout, n'ont jamais été aussi riches en trésorerie, avec un trésor de guerre accumulé qui atteindrait 3.000 milliards de dollars, sans compter 400 milliards à 600 milliards de profits expatriés... "Corporate America is back on track", mais dépense son argent à l'extérieur, au détriment des emplois américains. Et, alors que l'inflation rôde avec une flambée des prix de l'essence, le consommateur se montre plus prudent, augmente son épargne en prévision des hausses d'impôts à venir.

Quand on vous dit que l'Amérique nous ressemble... Même Warren Buffet est complètement perdu : dans sa lettre aux investisseurs, le vieux sage milliardaire, tout en estimant que son pays reste une "terre d'opportunités" envisage de confier la gestion de sa fortune à des spécialistes des produits structurés sur actions, bien mieux capables aujourd'hui de battre le marché que les investisseurs en capital... Voire. Certains n'hésitent pourtant pas à prédire une grande vague d'OPA cette année. Hollywood ou pas, Wall Street restera toujours Wall Street...

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