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Afrique: pourquoi déconstruire les préjugés est une urgence économique et sociale

Photo de Alfred Mignot

Marion Scappaticci

Publié le 24 août 2015 à 14:42 - Mis à jour le 24 août 2015 à 17:12

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06 juin 2026

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Il y a des combats à mener qui semblent éternels. Éternels et pourtant évidents. La déconstruction des préjugés sur l'Afrique est un de ceux-là et l'école, par sa mission d'éducation à la citoyenneté, doit jouer un rôle central dans la sensibilisation aux réalités du continent. Par Marion Scappaticci, directrice des communications de la fondation AfricaFrance.

L'Afrique demeure mal ou pas expliquée à nos enfants, actuels et futurs citoyens du monde. Le 7 décembre 2002, pourtant, déjà, un ancien Premier ministre de Centrafrique déclarait au Monde, à destination du lectorat français et des politiques en particulier : « Persistez dans l'indifférence et vous prendrez le chaos africain en pleine figure. » Treize ans plus tard, où en sommes-nous ? Et dans vingt ans, où en serons-nous ?

Ces dernières années, une prise de conscience sur les enjeux africains semble éclore. L'afroptimisme assumé, mais néanmoins isolé, a fait place à la multiplication d'annonces. « L'Afrique, continent de demain », « L'Afrique, moteur de la croissance mondiale » » « L'Afrique, le temps des trente glorieuses », « L'Afrique, l'heure des Lions », sont les quelques slogans accompagnant et portant cette renaissance, comme l'en attestent les nombreux titres de presse. L'indice de développement humain a augmenté de quinze points entre 2000 et 2010. Les classes moyennes représenteraient actuellement 400 millions d'individus. Les importations ont été en hausse de 16% depuis 2001 tandis que le taux de croissance du continent était de 6% en 2014. Les entreprises françaises, en mal de croissance sur leurs marchés traditionnels, redécouvrent progressivement le continent comme une terre d'opportunités partagées. Il serait cependant contreproductif et regrettable de ne porter un plaidoyer pour l'Afrique qu'auprès de ses acteurs économiques. Car l'Afrique nous concerne tous, le mal a ses racines bien en amont de l'économie et c'est en cela pour partie vers les médias et l'Ecole républicaine qu'il faut aller chercher des questions et des solutions.

Déconstruire les stéréotypes

Le drame des migrants est un cas concret illustrant ce besoin d'éducation. En juillet, le nombre d'arrivées aux frontières extérieures européennes a triplé par rapport à l'an dernier, atteignant 107 500 individus. Alors que plus de 2 300 migrants sont morts en Méditerranée depuis début 2015 selon l'Organisation internationale pour les migrations, l'urgence est maximale. Mais cette urgence, trop souvent abordée sous l'angle du fait divers, détachée d'analyse économique, sociale et géopolitique, alimente la diffusion et l'assimilation de stéréotypes. Parce que le temps des médias n'est pas celui de l'éducation. Il ne permet pas d'expliquer que 82% des migrants débarqués dans des conditions inhumaines en Grèce il y a quelques jours étaient Syriens et non Africains. Le temps des médias ne permet pas non plus d'expliquer que ces Africains ne viennent pas d'un pays unique, ne parlent pas une langue unique, n'ont pas fui un problème unique. Face à ce temps des médias, face au temps des stéréotypes, seule l'École peut à très court terme assurer son devoir d'information objectif pour permettre, aujourd'hui, urgemment, d'expliquer et de faire comprendre le monde en mutation.

Dans la continuité de ce qui constitue une des missions fondamentales de l'Ecole, le premier axe de travail est la déconstruction des stéréotypes, qui nourrissent le repli, la stigmatisation et l'ignorance. Il y a quelques semaines, le Département de l'information de l'ONU et l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco) ont ainsi organisé un événement pour sensibiliser le public à l'importance de l'enseignement de l'histoire de l'Afrique. Cette table ronde avait pour but de « sensibiliser à la nécessité d'enseigner l'histoire de l'Afrique à tous les niveaux du système éducatif afin de lutter contre les préjugés et les stéréotypes raciaux et de mettre en évidence l'importance de l'Afrique dans l'histoire de l'humanité ».

Les discussions se sont attachées à déterminer comment l'Histoire générale de l'Afrique pourrait être incorporée aux programmes scolaires nationaux. Cette tâche est d'autant plus immense que l'Afrique n'est que peu considérée dans les programmes scolaires, du primaire au supérieur. Peut-être pour apaiser les esprits échauffés par le discours de Dakar, le ministre de l'Éducation nationale, Xavier Darcos, présenta-t-il en août 2008 une réforme des programmes de l'enseignement d'histoire-géographie au collège, qui comprenait l'insertion en cinquième de l'histoire de plusieurs empires. Les enseignants avaient désormais l'obligation d'étudier au moins l'une de ces entités : en Afrique de l'Ouest, le Mali ou le Songhay, et en Afrique australe le Monomotapa. Ce choix avait suscité une indignation de 5 000 signataires parmi lesquels Max Gallo, Eric Zemmour et Jean-Marie Le Pen. Ces « Regards sur l'Afrique » semblent depuis, avoir été retirés lors de la réforme des programmes scolaires de 2015. C'est une erreur.

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Expliquer l'Afrique répond à un idéal méritocratique

Le maintien de l'histoire et avec elle de la géographie et de l'économie africaine, dans le cursus scolaire, répond à une logique de réévaluation des connaissances et de la culture collective : il faut cesser de voir l'Afrique comme une périphérie du monde, et l'analyser comme partie prenante d'un monde contemporain. Notre monde. Et par là même, nos problèmes, nos solutions. La revalorisation de l'histoire, de la géographie, de l'économie, de l'Afrique ancienne et actuelle dans les programmes scolaires, apparaîtrait comme un outil indispensable de compréhension des défis quotidiens auxquels nos propres sociétés sont confrontées.

Ce besoin d'information est d'autant plus urgent qu'encourager de nouvelles relations économiques, diplomatiques et culturelles entre l'Afrique et la France ne peut, sur le long terme, se passer d'un accompagnement du jeune public aux sujets africains. Tout d'abord parce que les acteurs économiques de demain, les créateurs d'emplois et d'entreprises du futur, sont les enfants et élèves d'aujourd'hui.

Ce futur est proche : il est d'ores et déjà en construction.

Si tout cela, demain, dans une classe, nous l'expliquions, nos enfants nous croiraient-ils ? Si demain, dans une classe, nous évoquions l'immensité du continent africain, ses contraires, ses cultures, ses histoires, à quelles discussions assisterions-nous ? Comment justifierions-nous les différences entre les enfants sensibles aux réalités de l'Afrique contemporaine et les autres : par la catégorie socioprofessionnelle ? par les orientations politiques du cercle proche ?

En ce sens, expliquer l'Afrique répond à un idéal méritocratique : celui de permettre à chaque enfant d'avoir la capacité d'imaginer, d'envisager, et possiblement d'accéder, équitablement, à ce continent. Alors que « le droit à l'éducation est garanti à chacun afin de lui permettre [...] d'exercer sa citoyenneté »  (cf.loi d'orientation et de programme pour l'avenir de l'École du 23 avril 2005 - art.2), faire apprendre l'Afrique serait alors permettre à chaque enfant d'exercer, avec les bons outils, son droit à une citoyenneté mondiale à armes égales. Avec une vision : celle de permettre à une nouvelle génération française, parfois franco-africaine, d'être pleinement en mesure de se revendiquer amie et partenaire de l'Afrique, dans un objectif de respect mutuel, de bénéfices partagés et d'un vivre-ensemble pacifié.

Ce travail implique de vaincre la morne indifférence pédagogique - pendant de l'indifférence médiatique - vis-à-vis de l'Afrique, en proposant une refondation de l'accès à la connaissance relative au continent. Car comment croire qu'une révolution économique et géopolitique peut se construire sans une réelle révolution pédagogique ? Avons-nous tant de peine à assurer ce « devoir d'instruction de la société à l'égard des citoyens » ?

Un travail à mener de front par les médias et l'école

À l'étranger, les démarches semblent moins timides. À Londres, alors que le Royaume-Uni est en quête de talents pour stimuler la recherche et l'innovation, les pouvoirs publics, les grandes entreprises et la société civile se mobilisent en impulsant des activités autour des établissements scolaires avec l'appui de la diaspora. Au Luxembourg, une ONG organise des ateliers de sensibilisation se traduisant par exemple par l'apprentissage du wolof. Dans les établissements scolaires français à l'étranger, de nombreuses activités sont organisées en marge du programme traditionnel pour encourager les élèves à dépasser les différences et faciliter le vivre ensemble.

Au même titre que des établissements ouvrent leurs classes à la sensibilisation à la sécurité routière, au piratage et au droit d'auteur, à la santé, à la défense, pourrait être organisé un « parcours de la découverte de l'Afrique » avec la mobilisation d'acteurs spécialisés de la culture africaine, dont les actions pourraient être coordonnées par un « délégué pour l'éducation à l'Afrique ». Dans chaque académie, un trinôme éducation-commerce-relations internationales, en partenariat avec les acteurs économiques et culturels locaux, pourrait mettre en place des actions de formation et de sensibilisation de nature à inciter les enseignants à monter des actions de promotion de l'Afrique et à favoriser les initiatives dans l'enseignement de la culture africaine, sur les plans économique et culturel.

Préambule à une telle ambition, la journée nationale des diasporas africaines, initiée chaque année par Pierre de Gaëtan Njikam, adjoint au Maire de Bordeaux, pourrait être l'occasion d'une mobilisation expérimentale de la société civile et des acteurs économiques en partenariat avec les établissements scolaires, pour engager une réflexion sur ce devoir de pédagogie. Devoir d'autant plus évident qu'à travers l'Éducation nationale, l'enseignement de l'histoire, de la géographie, de l'économie africaines, servirait ici un projet politique de cohésion sociale.

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Ce travail, s'il est réalisé, doit être mené de front par les médias et l'école, avec le soutien actif des pouvoirs publics. S'il est mené, il devra l'être dès aujourd'hui, pour traiter les urgences sociales, économiques et politiques auxquelles notre monde actuel est confronté. Pour répondre aussi, avec bienveillance et humanisme, aux attentes de demain. Mais le présent attend d'ores et déjà beaucoup de nous. À nous d'être à la hauteur de nos responsabilités citoyennes.

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Marion Scappaticci

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