Lionel Zinsou : « AfricaFrance, c'est un réseau social d'entreprises »

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(Crédits : Reuters)
Premier ministre du Bénin depuis le jeudi 18 juin, Lionel Zinsou nous avait accordé peu avant un long entretien, dont nous publions l'intégralité en triptyque. Dans ce deuxième volet (2/3), il détaille les missions d'AfricaFrance – dont il reste président –, sa méthode collaborative et sa volonté d'essaimage dans les territoires.

LA TRIBUNE - L'une de vos missions est d'organiser le partenariat public-privé, entre les institutions et les entreprises. Sur quelles bases?

LIONEL ZINSOU - Il y a une réalité avec des problèmes, mais aussi et surtout une effervescence de solutions. Beaucoup d'initiatives partent des ONG, mais aussi des entreprises européennes - mais tout de même surtout françaises, car on observe le même phénomène dans le privé que dans le public : la France est toujours en avant en Afrique, et les autres Européens finissent par suivre.

Ce que les entreprises françaises font en matière de formation, de santé, de sécurité, de développement de l'entrepreneuriat, d'incubation d'entreprises nouvelles en Afrique, de financement en dehors de leur secteur ou dans celui de leurs sous-traitants et fournisseurs de façon à les aider à se structurer en fonds propres, c'est juste très impressionnant.

D'ailleurs les entreprises françaises commencent à être reconnues pour leurs initiatives, et parfois par contraste avec des entreprises de grands pays émergents. Tout ça, il faut le faire savoir. Non par souci d'image, mais parce que ces expériences créent de nouveaux outils d'impact development.

Quelques exemples d'initiatives d'entreprises?

Ils sont nombreux ! Les incubateurs d'Orange, les réalisations hospitalières de la Compagnie fruitière, les opérations de formation au leadership de Vinci, les coalitions d'acteurs impulsées par Danone, l'engagement de la fondation Essilor pour abaisser spectaculairement le prix du traitement de la cécité, les initiatives de Total sur les énergies renouvelables et les lampes solaires, les actions de Schneider en matière d'électrification rurale, qui sont en train de prendre une grande dimension avec la création d'un fonds d'investissement... on pourrait multiplier les exemples, tous très intéressants puisqu'ils représentent autant de solutions.

Comment allez-vous faire?

Nous allons créer un cluster sur l'entrepreneuriat responsable : que font les sociétés dans leur environnement social ? Quels projets porteurs d'avenir peut-on répliquer ?

Je crois que ce rôle de faire savoir - et donc aussi forcément de générer des savoir-faire - est très important. Par exemple nous allons organiser un réseau d'incubateurs d'entreprises, d'accélérateurs de croissance, d'espaces de travail participatif - ils s'installent un peu partout en Afrique - , pour voir ce qu'ils peuvent apprendre les uns des autres, et pour motiver les entreprises qui ne sont pas encore socialement actives.

D'autres solutions émergent aussi des possibilités qu'offre l'essor des technologies de l'information et de la communication (TIC). La fondation Sanofi, par exemple, développe au Bénin une expérience de suivi de grossesse par smartphone, expérience duplicable partout. En Ouganda, une startup a réussi à adapter l'échographie au smartphone : on collecte ainsi l'information que la personne est capable de donner elle-même. Au Cameroun, la société Cardiopad a mis au point un procédé pour réaliser soi-même un électrocardiogramme, avec du matériel très simple, puis envoyer les résultats à l'hôpital, par smartphone, tout simplement...

Il y a énormément d'initiatives de ce type, qu'il faut accélérer en faisant se rencontrer les différents acteurs. C'est un des aspects de notre mission, entre le plaidoyer, l'action et l'animation de réseau. Ce n'est pas la même chose que de susciter directement des créations d'entreprise. Retenons qu'il se fait des choses qui apportent des solutions. C'est quand même très nouveau. Il y a vingt, trente ans, on avait beaucoup de problèmes sans solution ; maintenant, nous avons des solutions et quand apparaît un problème bien identifié, les gens se disent que c'est une formidable occasion d'investir.

La plupart des entreprises africaines sont adossées à des écosystèmes plutôt déficients. Comment pallier cette carence?

Effectivement, quand vous êtes une entreprise africaine, quels que soient vos capitaux, vous avez à assumer un certain nombre de prestations qui sont communément disponibles dans les pays développés.

Pour être dans le jeu, pour comprendre comment cela fonctionne, j'ai créé une TPE de 250 salariés au Bénin, une entreprise de nettoyage, de gestion d'espaces de manutention, de service aux entreprises... J'ai donc expérimenté que l'on est obligé de produire beaucoup de choses, notamment ce que l'on appelle les biens publics, et qui vous sont « donnés » dans les pays développés : l'État produit pour vous de l'éducation, de la formation professionnelle, de la santé, de la protection sociale, de la sécurité... et d'autres biens encore, entre biens publics et marchands, par exemple l'énergie.

En Afrique, très souvent, vous devez produire tout cela vous-même car l'environnement ne vous le donne pas.

Les entreprises avec lesquelles vous êtes en relation vous ont suggéré de commencer votre action par la formation. Mais, c'est un investissement de long terme...

Oui, mais le long terme ça commence tout de suite, n'est-ce pas ! Les entreprises ont en effet beaucoup de problèmes de qualification des personnels sur place, depuis l'ouvrier jusqu'à l'ingénieur ou chercheur. Toutes les entreprises africaines sont concernées, c'est ressenti comme un goulot d'étranglement.

Il faut aller plus vite et, pour cela, nous avons deux ou trois chances : d'abord on trouve en Afrique de plus en plus d'établissements de qualité, privés ou publics. Pour notre part, avec le Cian [le Conseil français des investisseurs en Afrique, ndlr], nous avons entrepris de labelliser des fournisseurs de formations, et même de les aider à rassembler des fonds pour se mettre encore plus à niveau, pour avoir des machines performantes et les meilleurs enseignants.

La deuxième chance, c'est la volonté très forte que l'on observe en Europe, notamment en France, de se projeter vers l'Afrique. On ne compte plus les campus qui se décentralisent, depuis Sciences Po, Dauphine et HEC, jusqu'à de nombreuses écoles de commerce de nos régions... Autre exemple, celui de l'École économique de Paris, qui a constitué la plus grande base de données de référence sur les inégalités en Afrique, et qui la met entièrement à disposition des universités africaines qui souhaiteraient travailler avec elle sur ces questions.

Chercheurs, données, cours disponibles, ouverture de campus... Il y a un désir, une volonté. D'ailleurs il faut dire qu'ouvrir un campus au Maghreb, c'est un peu comme le faire en Europe, puisque vous pouvez faire l'aller-retour dans la journée. Ça se corse évidemment quand la destination est l'Afrique du Sud, qui est d'ailleurs aussi très demandeuse.

Les autorités académiques françaises et européennes sont intéressées à se projeter. C'est une chance nouvelle. Jamais je n'avais vu ça, en particulier dans le réseau francophone. Mais cela me surprend à peine, car Richard Descoings, l'ancien directeur de Sciences Po Paris, m'avait demandé de présider le comité de préfiguration de leur campus africain, en France cette fois-ci. À l'ouverture, en 2012, qui avons-nous vu arriver à ce campus Africa - qui fonctionne très bien et va se déporter à Reims dans de magnifiques locaux mis à disposition par la Région Champagne-Ardennes ? Des Scandinaves, des Chinois, des Indiens, des Américains... beaucoup plus que des Français et des Africains. Incroyable !

Plus largement, il y a en effet une espèce d'effervescence du monde académique pour créer avec l'Afrique. Et nous avons maintenant des outils technologiques, comme les MOOCs. Et des choses extraordinaires, par exemple le robot professeur, mis au point par les équipes de Bruno Bonnel, [fondateur d'Infogrames et Atari, il dirige depuis 2007 Robopolis, ndlr] et capable d'interagir avec un amphi d'étudiants à des milliers de kilomètres de distance.

Je ne sais pas si cela va marcher, mais comme pourrait le dire Jérémy Rifkin, des initiatives technologiques de ce type pour enseigner à distance sont à coût marginal zéro. Et ça change tout !

Comment allez-vous faire pour répondre à l'urgence des demandes de formations professionnelles?

Nous avons lancé trois programmes. Sur la question précise du leadership, c'est le programme des Young leaders. L'objectif : faciliter le réseau des plus brillants jeunes leaders, dont on annoncera très prochainement la première promotion sélectionnée. Ils sont tous des jeunes entrepreneurs qui ont déjà fait quelque chose, et ont la trentaine. Cette action relève de notre mission de réseautage, de plaidoyer, et de connexion entre eux de ces jeunes Français - si nombreux à créer des startups en Afrique.

Deuxièmement, nous avons commencé par passer au crible l'existant dans une dizaine de pays, travail qui a été réalisé par des consultants. Ils ont balisé le terrain et repéré les centres de formation, universités, écoles de gestion privées ou publiques qui pouvaient être éligibles. Tout ce balisage est coordonné par Paul Geniès, qui est le fondateur de la première grande école d'ingénieurs créée à Ouagadougou, au Burkina Faso.

Avec le Cian, nous avons déjà engagé un processus de labellisation dans neuf pays, et dans d'autres à venir. Notre méthode de labellisation des entrepreneurs est la suivante : les associations d'employeurs sont mises en face des autorités d'éducation nationale, ou d'entités privées de formation professionnelle, et expriment leurs besoins prévisionnels pour l'économie ivoirienne, ghanéenne, etc. Des besoins que les entrepreneurs s'engagent à pourvoir en postes.

Pour l'instant, nous en sommes donc au processus de labellisation, avec des engagements mutuels. C'est expérimental. Est-ce qu'on recrutera plus d'apprentis, de stagiaires... le stage est très peu répandu en Afrique, alors que c'est très important pour entrer dans le monde du travail. On verra. Voilà en tout cas l'esprit de notre engagement.

Une autre piste que vous souhaitez développer est celle de la création de VIE africains, d'après une idée du Groupe Total...

Oui, je crois énormément à cette idée de Total de faire des VIE (volontariat international en entreprise) africains. Les recrues se trouvent en situation réelle dans une équipe, c'est une expérience qui génère un taux très élevé de conversion à l'emploi.

Chez Total, ils sont en phase expérimentale et cela semble très prometteur. Ils pensent pouvoir recruter des centaines de VIE sur la base de leurs seuls besoins, mais ils considèrent que ce serait infiniment mieux si une quinzaine d'entreprises entraient dans le programme. Nous aurions ainsi une cohorte de jeunes avec une expérience de première immersion. Cela mérite d'être essayé.

Du fait de sa présence en de nombreux pays du continent, Total est aussi une entreprise panafricaine. Ses métiers sont nombreux : vente de produits pétroliers, exploration et production avec une obligation de contenu local beaucoup plus grande qu'avant, marketing, transport logistique, exploitation de plateformes en mer, activités d'énergie renouvelable... Les opportunités de formations sont donc très riches, on imagine sans peine l'intérêt qu'en retireraient des jeunes en VIE.

Vous avez annoncé la création prochaine d'un Lead Campus. Qu'en est-il ?

Les Chinois ont créé une grande école de gestion au Ghana, à Accra. Les Sud-Africains sont obsédés par la formation au leadership, ils développent pas mal d'initiatives en ce sens... Notre Lead Campus est un projet de formation de cadres dirigeants déployé dans un contexte multi-entreprises, une sorte d'Insead africaine. Sciences Po Paris a remporté l'appel d'offres ; avec une école de gestion sénégalaise, et une autre sud-africaine, ils sont en train de monter un programme panafricain. Le Lead Campus sera opérationnel à la prochaine rentrée pour les entreprises participantes, qui paieront pour leurs stagiaires. La Fondation prend en charge les coûts de création et de gestion de programme, les entreprises paient pour le reste. Voilà comment cela va commencer. Mais l'objectif, c'est qu'il naisse d'autres idées. La posture, c'est de dire qu'on n'a pas assez utilisé les acteurs décentralisés, entreprises et collectivités locales - lesquelles font d'ailleurs un travail énorme. Faciliter la mise en relation, c'est une de nos missions. C'est titanesque. Mais c'est parti, on commence !

Vous vous voulez très proche du terrain, et concrètement à l'écoute des entreprises...

AfricaFrance, c'est avant tout un réseau social d'entreprises. Notre ambition est d'apporter une réponse circonstanciée à toute question précise d'une entreprise française ou africaine. Par exemple : où former des soudeurs ? Réponse : voilà les coordonnées d'où je [l'entreprise qui répond] forme mes soudeurs, voilà les mécanismes de bourses et autres dispositions du pays pour former des techniciens supérieurs...

Cela ne fonctionne évidemment que si le site et/ou la page Facebook ad hoc sont actives. Notre directrice des communications - et non de la communication -, Marion Scappaticci, qui vient d'arriver, est la première de l'équipe d'animateurs de communauté dont on a besoin pour faire tourner le réseau. L'aide que nous apportons aux entreprises, c'est de les mettre en interface, de faciliter la communication directe entre elles, de provoquer des événements, des partages d'info... C'est difficile à mettre en place, un réseau. Mais en même temps, c'est viral !

Vous évoquez le rôle important des collectivités locales. Vous avez des projets de coopération?

Selon nous, il faut faire entrer dans le réseau un certain nombre de territoires français et africains. Pour cela, nous sommes en train de mettre en place des associations nationales ou régionales AfricaFrance. Nous avons commencé par le Congo, qui était très allant ; je vais m'occuper de la Côte d'Ivoire rapidement ; d'ici à la fin juin, on va essayer d'installer l'association de l'Angola, avant le déplacement qu'y fera le président de la République en juillet.

Très bientôt aussi, nous allons nous occuper des associations du Maroc, du Sénégal, du Ghana... Nous essayons de commencer par un échantillon rassemblant arabophones, lusophones, anglophones et francophones, et je travaille aussi pour que l'on crée l'association d'Afrique du Sud pour la venue en France du président Jacob Zuma, en octobre.

Concernant les métropoles françaises, notre intuition est qu'elles peuvent jouer un rôle déterminant, que les élus des grandes agglomérations peuvent emmener des entreprises vers l'Afrique en réduisant le ressenti de risque. Dans cette perspective, pour mieux cerner ce rôle que les métropoles peuvent avoir pour fédérer les PME et ETI, nous avons déjà beaucoup travaillé avec Alain Juppé et ses équipes de Bordeaux, ainsi qu'avec Joanna Rolland à Nantes. Demain, nous travaillerons aussi avec Gérard Collomb à Lyon, Martine Aubry à Lille, etc.

Ces métropoles sont incroyablement dynamiques, et sans doute sont-elles le bon échelon pour parler aux entreprises, pour les emmener en voyage. Mais de notre côté, cela demande autre chose qu'un animateur de communauté, cela demande un animateur local. On est en train d'évaluer comment s'organiser. ν

Propos recueillis par Alfred Mignot

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Lionel Zinsou, une double carrière publique-privée

Nommé Premier ministre du Bénin le jeudi 18 juin, Franco-Béninois, neveu d'un ancien président du Bénin, Lionel Zinsou est ancien élève de l'École Normale Supérieure (Lettres, 1975), de l'Institut d'Études politiques de Paris, diplômé en 1976, et de la London School of Economics.
Il est aussi agrégé de Sciences économiques et sociales et a commencé sa carrière dans la fonction publique en tant qu'assistant puis maître de conférences en économie (université de Paris XIII et École normale supérieure). Il a été membre du cabinet du ministre de l'Industrie et du Premier ministre, de 1984 à 1986.

En 1986, il a rejoint le secteur privé comme contrôleur de gestion chez Danone, puis directeur du développement et directeur général des filiales anglaises, directeur de branche, membre du comité exécutif.

De 1997 à 2008, il fut associé-gérant de la banque d'affaires Rothschild et Cie.
À ce titre, il a créé et dirigé le groupe sectoriel des biens de consommation, ainsi que la région Afrique-Moyen Orient.

En juillet 2008, il a rejoint le comité exécutif du fonds d'investissement PAI Partners, dont il a assumé la présidence jusqu'au 18 juin 2015, date de sa nomination comme Premier ministre, et dont il est depuis vice-président du conseil de surveillance.

Lionel Zinsou est membre du conseil d'administration de l'Institut Pasteur, du Global Leadership Council de Brookings et du High Level Financial Panel, créé par le G20 en 2010, ainsi que consultant du Programme de développement des Nations Unies.

De 2006 à 2011, il a été conseiller spécial auprès du président du Bénin. Fin 2013,
le président François Hollande lui a demandé (à l'occasion du Sommet des chefs d'État France-Afrique) de créer et de présider la Fondation AfricaFrance, qui vise à favoriser
la croissance via le partenariat public-privé franco-africain.

...

Les trois articles de l'entretien avec Lionel Zinsou :

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Commentaires
a écrit le 24/06/2015 à 7:20 :
Les commentaires précédents sont pitoyables
a écrit le 23/06/2015 à 13:08 :
AFRICAFRANCE : moi qui pensais que c'était le nouveau nom que nous gouvernant voulaient donner au pays.
Réponse de le 23/06/2015 à 14:14 :
AFRICAFRANCE et FRANÇAFRIQUE = C'est bonnet blanc et blanc bonnet
a écrit le 23/06/2015 à 12:26 :
Une immense hypocrisie tout cela.
a écrit le 23/06/2015 à 11:30 :
Et nous qui croyions que le temps de la colonisation était révolu….. comme quoi !

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