Investissement : le gouvernement va dans la bonne direction, mais...

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Pierre-YVes Cossé, ancien commissaire au Plan
Pierre-YVes Cossé, ancien commissaire au Plan (Crédits : DR)
Les mesures annoncées par le gouvernement vont dans le bon sens, d'autant qu'elles contribuent à une compétitivité hors prix négligée jusque-là. Mais elles sont limitées, à la fois financièrement et dans le temps. Une politique d'investissement dans la transition carbone est sans doute nécessaire. Par Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire au Plan

La France a un double problème, de demande et d'offre. Sans relance de la demande, pas de croissance. Sans offre compétitive, stagnation de la production et gonflement des importations. La combinaison entre les deux politiques est fonction de la conjoncture, de la stratégie de développement et de l'état des finances publiques.

La politique de l'offre, qui tend à améliorer la compétitivité, distingue compétitivité-prix et compétitivité hors-prix. C'est la première qui a été prioritaire ces dernières années au moyen de l'allègement des charges des entreprises (CICE, Pacte de Compétitivité). Le prix des produits français, généralement de qualité moyenne, devait être contenu ou moins cher, en particulier sur les marchés extérieurs. Il en résulterait plus d'exportations, une amélioration de la marge des entreprises et à terme plus d'emplois et d'investissements. C'est ce processus qui a la préférence des organisations patronales.

Pacte de compétitivité:  des effets lents et dilués


Les effets sont réels mais lents et dilués. D'abord, ni l'amélioration des marges ni les décisions de recruter et d'investir ne sont immédiates, ce que les gouvernants, quelle que soit leur couleur politique, ont de la peine à comprendre. De plus, un nombre substantiel d'entreprises a laissé dériver ses coûts en accordant des augmentations de salaires supérieures à celles de leur productivité en volume, ce que l'on n'a pas observé dans les pays voisins à situation comparable. Les recettes perdues par l'État ont été transférées aux salariés, pour une part, au détriment de la compétitivité-prix et de la marge des entreprises. Si cette politique se poursuit, c'est régulièrement que l'État devrait accorder de nouveaux allègements fiscaux pour compenser la hausse continue des charges. Paradoxalement, les entreprises ont eu un comportement keynésien à travers une politique salariale déconnectée de la productivité.

La compétitivité hors prix,  relativement négligée

La compétitivité hors-prix, qui stimule justement la productivité par l'innovation, la recherche et l'investissement, a été relativement négligée. Certes, il y a eu la BPI, qu'on aurait pu souhaiter plus décentralisée, qui fonctionne, et la Caisse des Dépôts (qu'en son temps Edouard Balladur voulait supprimer) a fait un effort accru en faveur de l'investissement. Le crédit impôt-recherche a été maintenu.

Dans l'autre sens, l'investissement public de l'Etat et des collectivités locales a baissé, du fait de la réduction des dotations et des subventions et des crédits. Une désastreuse politique du logement a fait chuter la construction de logements. Compte tenu des corrections apportées (les simplifications annoncées deviendraient effectives) de l'évolution des prix et des taux d'intérêt, un redressement sensible serait en cours. Et le déblocage du programme autoroutier (plus de trois milliards) irait dans le même sens. N'oublions pas que, dans le secteur de la construction et des travaux public, les effets sur l'emploi sont importants et quasi immédiats.

Un effort bienvenu  en faveur de l'investissement

La recherche d'une meilleure compétitivité hors-prix devient une priorité avec l'effort du gouvernement en faveur de l'investissement. L'exploitation de la marge de manœuvre qu'offre l'amélioration de la conjoncture, qui peut être éphémère, est habile et opportune, de même que le pari sur une hausse des recettes publiques engendrées par le retour d'une croissance modérée.

La baisse des prix du pétrole, la hausse du dollar, le Quantitative Easing et ses faibles taux d'intérêt améliorent la situation d'un grand nombre d'entreprises et le pouvoir d'achat des consommateurs. Personne ne peut prévoir combien de temps dureront ces éléments favorables. Les prix du pétrole peuvent repartir brutalement à la hausse : aggravation de la situation au Moyen-Orient, besoins financiers d'une Arabie saoudite de plus en plus impliquée dans les conflits. La BCE peut infléchir sa politique, et l'instabilité du marché des changes et du marché financier est une donnée permanente.

Agir sur l'investissement est d'autant plus pertinent, que celui-ci stagne depuis le début de la crise, que notre appareil productif a vieilli et que nous sommes en retard dans la robotisation. Cela dit, cette politique volontariste n'était pas réclamée par un patronat attaché avant tout à la poursuite de la baisse des charges, alors que le taux d'utilisation des capacités de production n'est pas particulièrement élevé.

Des mesures modestes...

Les mesures prises sont modestes. La contrainte des déficits continue de peser. Le geste fiscal, 2,5 milliards sur cinq ans, peut difficilement être comparé avec le CICE (25 milliards au total). Dans l'esprit des pouvoirs publics, cet allègement fiscal serait un déclic modifiant l'état d'esprit des chefs d'entreprises en leur redonnant confiance en l'avenir. L'objectif est ambitieux pour les PME, tant le contentieux avec l'État est lourd, alors que la stabilisation fiscale n'est pas perçue (impôts locaux).

Il est vrai que parallèlement d'autres dispositions ont été prises : nouvelle tranche du grand emprunt Juppé/Rocard affectée au programme d'investissement d'avenir qui est un succès, augmentation des prêts de la BPI (huit milliards sur 2015/2018), achat d'actions par des compagnies d'assurance pour un montant de cinq milliards.

Est-ce une augmentation par rapport à une tendance freinée par les nouvelles normes européennes (avec quelques années de retard, le gouvernement demande l'assouplissement de Solvency II) ? Enfin, les 34 plans de « la nouvelle France industrielle » chers à Arnaud Montebourg, dont le financement n'a jamais été assuré, vont sagement être regroupés en une dizaine ; il n'y aurait qu'un programme « Industrie du Futur » qui serait piloté par une kyrielle d'organisations, ce qui laisse songeur (que de conflits d'intérêts en perspective !).

...et des modalités discutables

Les modalités fiscales choisies sont discutables. Une politique d'investissement doit se situer dans le temps long. Le sur-amortissement accordé pour une année au profit de l'investissement industriel peut aboutir à des décisions précipitées ou à un simple décalage dans le temps des opérations sans augmentation du volume. On aurait pu penser à des dispositions durables comme la baisse de l'impôt sur les sociétés pour les bénéfices réinvestis.

L'évaluation des effets quantitatifs de ces mesures est malaisée. Ils ne seront pleinement visibles que sous le prochain quinquennat. Sur l'emploi, les conséquences positives seront limitées ; il existe une réserve de main d'œuvre sous utilisée dans les entreprises et le premier réflexe est plutôt de recourir aux heures supplémentaires que de recruter. De plus, une partie substantielle des investissements devrait porter sur les robots.

Enfin, une politique qualitative de compétitivité ne peut se limiter à l'investissement industriel et productif. Elle doit inclure un effort en faveur de la formation, initiale et continue (réforme inachevée de la formation professionnelle) des activités supplémentaires ou nouvelles rendant nécessaires de nouvelles compétences. Il y a beaucoup à faire. Et un environnement de services publics de qualité contribue à l'efficacité de' investissement.

L'hypothèse plausible d'une "stagnation séculaire"

Pour saisir le problème de l'investissement dans tous ses aspects, l'approche conjoncturelle ne suffit pas. La stagnation ou la croissance faible de l'investissement depuis de nombreuses années, en Europe comme aux États-Unis, à l'origine de la faible croissance de la productivité, correspond à un « crise de l'accumulation » dont souffre le capitalisme. Les perspectives de profit étant trop faibles, notamment par rapport aux profits tirés des activités financières, beaucoup d'entreprises préfèrent distribuer des dividendes ou réduire leur capital, plutôt que de prendre le risque d'investir. Cette crise n'affecte pas les entreprises qui se sont créées une rente technologique dans les secteurs de pointe, comme le numérique. Si cette crise ne trouve pas à terme une solution, l'hypothèse d'une « stagnation séculaire » est plausible. Sortir de la crise passe par une moindre financiarisation de l'économie et par une homogénéisation du taux de profit entre économie réelle et économie financière.

Aller au-delà du simple jeu du marché

De cette crise, on peut tirer une conséquence pour notre politique de l'investissement. Des mesures financières sont nécessaires mais elles ne suffiront pas. Le seul jeu du marché ne permettra pas d'orienter l'investissement dans le sens de la transition écologique et des économies d'énergie, où se trouvent des gisements d'investissement. Seule une hausse du prix du CO2 est susceptible d'assurer la rentabilité des investissements dans les économies d'énergie (logement).

C'est à l'échelle européenne que des solutions nouvelles doivent être recherchées. Les propositions audacieuses de Michel Aglietta (CF : note 6 du CEPII de mars 2015) tendant à faire financer par la BCE des aides aux entreprises dont les investissements engendrent une baisse de la consommation de CO2 méritent une étude approfondie. De manière plus générale, les interventions de l'UE en faveur des économies d'énergie, de l'innovation et de la recherche sont une nécessité pour que l'Europe retrouve la croissance.

Pierre-Yves Cossé 
Avril 2015

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Commentaires
a écrit le 20/04/2015 à 9:48 :
Effectivement, le seul jeu du marché n'est pas capable de faire évoluer la situation économique. Il faut une taxe incitative.
a écrit le 17/04/2015 à 17:34 :
Je conseille à M. Cossé de se rapprocher de M. Cohen et des rédacteurs de la note n°6 du CAE.
a écrit le 17/04/2015 à 17:31 :
Non seulement on doit utiliser la taxe carbone, mais il faut utiliser aussi l'énergie électrique.
a écrit le 17/04/2015 à 17:28 :
La situation économique est instable; pour la stabiliser il faut réduire le cout du travail en augmentant le prix de l'énergie.

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