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OpinionsHomo Numericus

Le temps des machines invisibles

Photo de Philippe Boyer

Philippe Boyer

Publié le 31 mai 2018 à 05:10 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:55

Philippe Boyer, Covivio (ex-Foncière des Régions)

Philippe Boyer, directeur de l'innovation de Covivio (le nouveau nom de Foncière des Régions)" Philippe Boyer, blog Homo Numericus

DR

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Les technologies font partie de notre quotidien et tendent à s’effacer au profit d’une relation naturelle et directe avec les utilisateurs, lesquels peuvent croire qu'elles leur permettent de se débarrasser d'une multitude de contraintes fastidieuses. Mais le progrès, aussi fantastique soit-il, a toujours son revers. Par Philippe Boyer, directeur de l’innovation à Covivio (le nouveau nom de Foncière des régions).

Parait ces jours-ci une nouvelle édition du chef-d'œuvre de George Orwell "1984"(1). Pour l'éditeur, l'ambition de cette nouvelle traduction, plus directe et dépouillée, est "de restituer la terreur dans toute son immédiateté". Dans ce paysage de dystopie, où la « liberté est servitude », où « l'ignorance est puissance » et où Big Brother sait tout et voit tout, les machines sont omniprésentes. Ecrans, haut-parleurs et autres technologies imaginées en 1949 par l'auteur envahissent espaces privés et publics de ce régime totalitaire où le passé a été oblitéré et réinventé, où les événements les plus récents sont susceptibles d'être modifiés et où une nouvelle langue empêche toute pensée critique, le pouvoir assoit sa domination grâce aux machines. Ces dernières, omniprésentes et visibles, afin que les Océaniens se sentent en permanence « libres et protégés».

Près de soixante-dix ans après sa première parution, George Orwell aurait-il écrit son roman d'anticipation avec la même acuité technologique ? Pas si sûr. Sans doute aurait-il forcé le trait de cette surveillance généralisée en se référant au fait que les objets technologiques qui nous entourent sont désormais de plus en plus présents mais, dans le même temps, transparents jusqu'à en devenir presque invisibles.

Faire disparaître la technologie

Nous vivons ce paradoxe. Celui d'être cerné par de nombreuses nouvelles technologies - intelligence artificielle, stockage (Cloud), traitement massif de données (Big Data)....- mais, dans le même temps, de vivre dans un environnement qui tend à les faire disparaître. Cette disparition n'a rien à voir avec une quelconque volonté d'étouffer ce progrès ou de revenir à un quelconque âge d'or. Au contraire. Il s'agit en fait de rendre ces technologies « ambiantes(2) » au point de les rendre évidentes, donc invisibles pour ses utilisateurs.

Devenues tellement indispensables et simples à utiliser, elles doivent paraître naturelles jusqu'au point de faire dialoguer un humain avec une machine comme en témoigne les 24 millions d'assistants personnels écoulés aux Etats-Unis en 2017, ou encore, la récente présentation de Google Duplex, cette intelligence artificielle capable de servir d'intermédiaire entre l'être humain et son environnement(3).Par le truchement de la voix, d'un mouvement et, bientôt, d'une pensée(4), ces objets de notre vie de tous les jours embarquent des nouvelles technologies qui empruntent les codes de notre langage naturel et de nos façons de réfléchir. De ce fait, ces technologies ne nécessitent plus aucun apprentissage spécifique pour être activées. Côtés utilisateurs, elles deviennent des majordomes attentionnés qui envahissent nos maisons, nos bureaux, nos voitures... Simples à utiliser, ces objets truffés de capteurs en tous genres cachent en réalité une réelle complexité technique, celle-là totalement invisible pour l'utilisateur.

Un exemple de cette invisibilité flagrante des technologies est celui d'Amazon Go(5), magasin « du futur » ouvert à Seattle il y a quelques mois. En se rendant dans ce magasin de nouvelle génération, le client peut avoir le sentiment d'être enfin débarrassé de bon nombre de contraintes qui rendent fastidieux le passage en magasin. Il entre et sort sans payer après avoir choisi ses produits en rayons. Le miracle de l'invisibilité technologique s'est produit en se chargeant de tout. Ses informations personnelles (compte Amazon Premium) ont été détectées ainsi que ses choix et hésitations grâce à des systèmes de reconnaissance faciale capables de déceler les émotions. Pour le client, l'impression dominante est que la technologie n'existe plus. D'apparence banale, ce magasin ne présente aucune spécificité sauf que la technologie embarquée a été cachée laissant le soin à une « puissance technologique invisible » de débiter le compte bancaire du client et d'alimenter les millions de bases de données du géant de l'e-commerce.

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Vision erronée de la technologie

Le progrès, aussi fantastique soit-il, a toujours son revers. Ici, comme dans d'autres domaines dans lesquels s'immiscent les technologies, le but ultime consiste à rendre ces dernières de plus en plus invisibles au sens où elles font partie de notre quotidien sans même que nous percevions leur emprise croissante. La phase ultime consistant alors à transformer le corps humain en une nouvelle interface technologique permettant de relier l'Homme à la machine. C'est à ce stade, et d'un point de vue philosophique qu'il faudra s'interroger sur notre désir de vivre dans ce monde dominé par ces technologies tout aussi puissantes qu'invisibles. Pour éviter cette vision erronée de la technologie digne d'un film d'anticipation, il est urgent d'en réguler l'usage afin que les fantastiques progrès technologiques qui permettent de nous simplifier la vie sur bien des sujets soient mis au service du mieux-être.

A son époque, George Orwell avait déjà répondu à cette préoccupation. Winston, le personnage principal de 1984, avait refusé de perdre espoir. Pour cela, il avait choisi une voie risquée : celle de l'éveil des consciences et de la liberté individuelle. Replacée dans le contexte du roman, tel était le prix à payer pour espérer renverser Big Brother.

___

NOTES

1 https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Du-monde-entier/19842

2 https://www.theverge.com/2017/5/25/15686870/walt-mossberg-final-column-the-disappearing-computer

3 https://abonnes.lemonde.fr/pixels/article/2018/05/16/le-terrifiant-assistant-google-qui-appelle-le-coiffeur-a-votre-place_5299701_4408996.html

4https://www.weforum.org/agenda/2018/04/computer-system-transcribes-words-users-speak-silently?utm_source=Facebook%20Videos&utm_medium=Facebook%20Videos&utm_campaign=Facebook%20Video%20Blogs

5 https://youtu.be/NrmMk1Myrxc

  • La Tribune : consulter mes articles en ligne https://www.latribune.fr/blogs/homo-numericus/accueil.html
  • Opinion Internationale : consulter mes articles en ligne https://www.opinion-internationale.com/

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Philippe Boyer

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