Mégabits en quête de mégawatts
Philippe Boyer

Photo d'illustration
Firefly
Philippe Boyer

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Serons-nous prochainement tentés, bien plus qu'aujourd'hui, de nous connecter sans limite aux réseaux sociaux, plateformes vidéo ainsi qu'aux applications d'intelligence artificielle (IA) au motif que l'énergie qui fera fonctionner tous ces systèmes sera infinie ?
Au rythme où l'IA progresse et avec elle ses incommensurables besoins énergétiques amplifiés par les demandes toujours croissantes de connexions mondiales permanentes et instantanées, les géants du numérique (Microsoft, Amazon, Google, Open AI...) ont récemment annoncé qu'ils avaient peut-être trouvé le Graal énergétique : le nucléaire.
On comprend l'empressement de ces géants du numérique à chercher de nouvelles sources énergétiques, quitte au passage à minimiser d'éventuels risques, lorsqu'on analyse les besoins exponentiels en électricité nécessaire pour faire fonctionner, à horizon 5, 10 ou 20 ans, des millions de processeurs d'IA logés dans des centres de données.
À eux seuls ces derniers pourraient représenter de 5 à 7% de la demande mondiale d'électricité d'ici à 2030. Pour se préparer à ce « mur énergétique », conséquence directe du développement de nouvelles IA apprenantes et de l'usage démocratisé de ces technologies, les GAFAM parient sur la construction de petits réacteurs modulaires (SMR pour small modular reactors), voire sur la rénovation de centrales nucléaires existantes.
Au cours de ces deux derniers mois, plusieurs annonces sur ce sujet se sont succédées : Microsoft décidant de miser sur Constellation Energy pour remettre en service l'un des réacteurs de la centrale de Three Mile Island en Pennsylvanie, aux États-Unis ou encore Amazon, Alphabet, maison-mère de Google et Open AI, chacune de ces sociétés faisant le pari de la technologie SMR, via la construction de mini-sites nucléaires capables de fournir de 300 à 500 mégawatts chacun, et cela d'ici aux années 2030/2035.
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Sur un plan stratégique, les GAFAM ont conscience qu'ils ne pourront bientôt plus se permettre de continuer à tirer sur les réseaux électriques, quand bien même ces derniers auraient été conçus pour supporter ce surcroit de demande et qu'une partie de cette énergie proviendrait de sources renouvelables.
La solution SMR semble s'imposer de fait tant ces installations paraissent cocher toutes les cases : plus « simple » (préfabrication partielle en usine), plus rapide à construire (en moyenne 5 à 7 ans, à comparer aux 10 ou 15 ans pour l'édification d'une centrale nucléaire « classique »), pouvant être installées à proximité de zones industrielles ou urbaines et enfin, ayant la capacité de produire assez de puissance électrique (de l'ordre de 300 mégawatts à comparer aux 900 à 1.600 mégawatts des réacteurs en exploitation), ces petites centrales semblent répondent aux besoins électriques croissants de ces lieux dans lesquels sont entreposés toujours plus de machines qu'il faut alimenter et refroidir.
Dans ce contexte d'expansion numérique croissante et de connexion de tout et de tous, tout le temps et en tous lieux, ces industriels du numérique et de la donnée, aux capacités d'investissement qui ne sont plus à démontrer, semblent avoir fait de l'énergie nucléaire leur planche de salut pour continuer à abreuver ce numérique glouton en électricité. On l'ignore, mais comme le précise Guillaume Pitron dans sa passionnante enquête « L'enfer numérique. Voyage au bout d'un like », lancer une simple requête pour se connecter à un site en passant par Google génère autant de courant qu'une ampoule allumée pendant 1 à 2 minutes.
On n'ose imaginer ce que doit coûter en énergie une demande adressée au robot conversationnel ChatGPT qui, du fait de la complexité des calculs pour parvenir à un résultat livrable en quelques secondes, a besoin d'énormes quantités d'électricité, même en utilisant des microprocesseurs de nouvelle génération. Avec près de 200 millions d'utilisateurs actifs par semaine et parfois des pics quotidiens qui dépassent les 60 millions, l'appel de puissance électrique quotidienne pour répondre à ces millions de requêtes équivaut à des centaines de mégawattheures.
Quand bien même cette technologie des SMR démontre qu'elle est, dans l'absolu, moins sensible à des accidents du type de ceux que l'on a en mémoire (Fukushima en 2011), il n'empêche que les promoteurs de ces microcentrales nucléaires auront d'abord à œuvrer en faveur de l'acceptabilité sociale de ces sites industriels placés en périphérie de centres urbains.
Placés au pied du mur, c'est peut-être à cette occasion que l'on prendra conscience de cette fuite en avant et que l'on réévaluera notre besoin si pressant de faire sans cesse appel à l'IA pour tout et n'importe quoi.
Philippe Boyer
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