En Chine, l'université est une ville dans la ville

Avec leurs grandes rues, leurs infrastructures de santé ou de loisirs et leurs milliers d'habitants, les universités chinoises sont de véritables microsociétés dans les villes. Plongée au cœur de l'une d'entre elle : l'Université du Peuple de Pékin.
Outre plusieurs milliers d'étudiants, l'université loge également, dans ces petits immeubles en briques, une partie des professeurs et du personnel.
Outre plusieurs milliers d'étudiants, l'université loge également, dans ces petits immeubles en briques, une partie des professeurs et du personnel. (Crédits : Juliette Boulay)

Il est 11h30 dans la capitale chinoise. La radio du campus diffuse une pop locale grésillante entrecoupée de flashs info. C'est l'heure à laquelle des centaines d'étudiants sortent des bâtiments de cours pour aller déjeuner. En scooter électrique, à pied ou à vélo, la grande majorité se dirige vers les quatre cantines du campus. Les autres vont faire leur courses dans les innombrables supérettes ou s'assoient dans l'un des quinze restaurants éparpillés sur les 69 hectares qu'occupe l'université.

Ce n'est pas tout. Ils peuvent aussi s'arrêter au bureau de poste, retirer de l'argent, se faire les ongles, réparer leur ordinateur, acheter le journal, profiter des parcs, du stade et de la piscine, aller au cinéma, se faire coiffer, soigner à l'hôpital ou encore recevoir leurs proches à l'hôtel. Le tout sans quitter le campus. « On ne manque de rien, au point qu'il m'arrive de passer deux semaines ici sans sortir... ou plus ! », remarque Jiayui.

Trois générations

En effet, il faut pouvoir fournir le nécessaire aux quelques 25.300 étudiants inscrits à l'université du Peuple (Renmin en chinois). Venus de toute la Chine, la plupart d'entre eux habitent sur place et rentrent chez eux une à deux fois par an seulement, pour le Nouvel An et les vacances d'été.

A cela s'ajoute une partie des professeurs et du personnel employée par l'université, tous logés avec leur famille, de sorte qu'on croise souvent, le week-end, des enfants jouant sur les pelouses avec leurs grands-parents. Comme dans une ville, toutes les générations sont présentes.

Quartiers différenciés

Et comme dans une ville, la stratification sociale est à l'œuvre. Pendant les quinze minutes de marche qui séparent la porte Ouest de la porte Est, on traverse notamment quatre quartiers : trois zones de résidences étudiantes et une zone de logements de fonction.

Cette dernière, de loin la plus ancienne, rappelle les immeubles d'habitation standard de Pékin : fouillis de câbles électriques, de grilles protégeant les balcons poussiéreux, modules de climatiseurs accrochés comme des pustules aux murs en briques et cages d'escalier encombrées de vélos. Les alentours de Wiwuan sont aussi typiques des quartiers résidentiels pékinois. On y croise des danseuses de Tai Chi en passant devant un petit autel bouddhiste, avant de déboucher sur un marché de fruits et légumes étalés dans des cagettes à même le sol.

Six par chambre

Mais de l'autre côté de la rue, changement de décor. Les petits immeubles des professeurs cèdent la place aux immenses tours roses pâles de Zhixing, où les étudiants logent à six par chambre de vingt mètres carrés.

Entre les vêtements mis à sécher aux fenêtres, on distingue des pièces surchargées : contre chaque mur, trois bureaux surmontés d'un lit en hauteur se font face, à un mètre cinquante d'écart. Suivent trois placards, puis la porte. Les étudiants prennent leur douche au bout du couloir, quand ce n'est pas dans un immeuble séparé, comme à Pinyuan, le second quartier réservé aux Chinois, où les chambres accueillent seulement quatre locataires.

Difficile mixité

Rien à voir avec les logements des étudiants étrangers. Ces-derniers, regroupés à l'autre bout du campus, jouissent de tout le confort de chambres individuelles ou doubles, au loyer mensuel variant de 450 euros pour les premières à 130 euros pour les secondes. C'est à peine ce que paie Huancun, 19 ans, pour une année entière dans sa chambre partagée de Zhinxing.

Pourtant, cela ne l'empêche pas d'envier la situation des étudiants étrangers. « La colocation ? Je n'en peux plus », s'exclame-t-elle au bout de six mois passés sur le campus, tout en estimant normal de séparer les Chinois des étrangers. « Je rencontre déjà suffisamment de problèmes culturels avec mes cinq colocataires qui viennent du Sud de la Chine », explique Huancun, originaire du Nord, faisant allusion aux fenêtres que ces dernières ayant « besoin d'air » laissent constamment ouvertes. Et si elle pourrait payer le loyer d'une chambre double, elle se heurte tout simplement au refus de l'administration.

Migrants et minorités

Mais c'est en se penchant sur l'origine des étudiants chinois eux-mêmes que l'université apparaît vraiment comme le reflet de la capitale. Parmi les 6.600 admis aux deux meilleures universités de Chine (l'université de Pékin et de Tsinghua) en 2003, seuls douze étaient des femmes à la fois issues d'un milieu rural pauvre et de minorités ethniques, observe le Rural Education Action Project dans une étude de 2013. Cependant, depuis, le gouvernement tente de redresser la barre et des efforts ont été faits. A Renmin, les étudiants provenant de milieux rural représentent 11,2% du total en 2014 et le pourcentage devait excéder 20% en 2015.

Tout comme de l'autre côté des murs du campus, ceux qui viennent de milieux pauvres sont souvent les travailleurs migrants, dont Peng, originaire du Jilin. Proche de l'âge de la retraite, il n'a pas d'autre solution que de travailler comme balayeur pour l'université, huit heures par jour, sept jours sur sept, pour 40 RMB la journée (5,5 euros). D'autres collectent les déchets plastiques dans les poubelles du campus pour les revendre à des centres de tri non conventionnels à la périphérie de Pékin, pour une poignée de yuan.

Sous l'œil du Parti

Tous les matins à sept heures, à la sortie Est du campus, on peut admirer le levé de drapeau : une dizaine d'officiels de l'armé en costume vert et casquette hissent la bannière rouge aux cinq étoiles sur un air de trompettes. Comme dans toute ville chinoise, le pouvoir politique est bien présent. Au-delà de l'architecture parfois écrasante des bâtiments et des innombrables agents de sécurité, beaucoup d'étudiants et de professeurs sont membres du Parti Communiste.

Et depuis 2006, comme pour s'assurer que cette ville un peu spéciale à l'intérieur de la ville ne lui échappe pas, le Parti nomme même le directeur de l'université.

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Commentaires 3
à écrit le 22/03/2016 à 13:09
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Merci beaucoup pour cette visite guidée au sein de ton campus qui m'a fait voyager le temps de ma lecture.

à écrit le 22/03/2016 à 13:09
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Merci beaucoup pour cette visite guidée au sein de ton campus qui m'a fait voyager le temps de ma lecture.

à écrit le 22/03/2016 à 6:50
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Article remarquablement bien écrit et documenté, bravo!

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