Coronavirus : n’imaginons plus le futur avec les lunettes du passé

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Abdelmalek Alaoui.
Abdelmalek Alaoui. (Crédits : La Tribune)
OPINION. Depuis l’arrivée de la pandémie, un goulot d’étranglement s’est créé dans un secteur jusqu’alors ronronnant : celui des pages « débats » des médias. Confinement oblige, la communauté mondiale d’experts s’est ruée sur ces espaces d’idées, qui pour faire valoir telle idée dissonante, qui pour tenter de se positionner avantageusement pour la suite des évènements. Sauf que ces voix nouvelles contribuent non seulement à la dangereuse « infobésité » ambiante, mais servent également à promouvoir des grilles de lecture de l’avenir qui se basent souvent sur des paradigmes du passé. Or, s’il est un moment où il est fondamental de cesser d’imaginer demain avec les lunettes d’hier, c’est bien celui-ci. Voilà pourquoi.

Le redémarrage de l'économie mondiale brasse des intérêts gigantesques, les secteurs sinistrés représentant près de 90% de l'activité, et la crise actuelle n'épargnant de manière partielle que l'agroalimentaire et ses circuits de distribution, les télécoms, le commerce en ligne, ou encore les assureurs. Il n'est donc pas surprenant que le débat soit focalisé sur la « reprise » de l'économie mondiale, car la plupart des acteurs estiment son redémarrage absolument indispensable pour ne pas assister à l'effondrement du monde contemporain. De manière synthétique, le débat est donc concentré sur le « quand ? » et le « comment ? » mais globalement, personne ne remet en doute le fait qu'il faille que l'économie redémarre. Et pourtant, ne devrait-on pas se poser la question de ce que nous ferions si la machine n'arrivait pas à se remettre en route ?

La fin des brevets ?

Certaines voix de tout premier plan alertent sur les changements profonds qui résulteront de la crise. Parmi elles, le prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz qui adresse un avertissement sans équivoque sur les dangers énormes de la poursuite de systèmes de protection de la propriété intellectuelle tels que nous les connaissons, notamment dans le domaine de la santé. Il estime ainsi que l'industrie pharmaceutique « exerce un contrôle sur un certain nombre de médicaments vitaux, au moyen de brevets injustifiés, inutiles ou secondaires, ainsi qu'en faisant pression contre l'approbation et la production de génériques. » En clair, l'économiste appelle à la fin des brevets et des monopoles de la « Big Pharma », ce qui constituerait tout simplement une révolution mondiale dans le secteur de la santé. Dans ce « monde d'après » qui serait débarrassé des contraintes de brevets pour les médicaments essentiels, il serait donc possible de soigner à bas coût quasiment tout le monde, ce qui aurait un impact énorme sur la démographie, et partant, sur les équilibres de la planète.

La fin de l'économie collaborative ?

Autre tendance lourde à prendre en compte au sortir de la crise du Coronavirus, et qui semble très largement sous-estimée par les experts : la fin ou l'arrêt temporaire de l'économie du partage, ou collaborative. A date, il nous est impossible de mesurer l'impact du confinement sur la psychologie des foules, surtout s'il venait à être prolongé de plusieurs mois. S'il est avéré que le télétravail a pu, dans certains cas, remplacer l'activité présentielle, nous ne savons pas encore quels seront les effets de la distanciation sociale, du port des masques et de l'usage des gestes barrières dans notre quotidien. Prendrons-nous aussi aisément qu'hier un vélo ou une trottinette en libre accès, sans nous demander quel était l'usager précédent et si le matériel a été désinfecté ? Utiliserons-nous aussi facilement UBER ? Louerons-nous sur Airbnb sans demander qui a occupé le bien avant nous et si les mesures d'hygiènes ont été respectées ? Dans une moindre mesure, nous installerons nous à l'hôtel aussi facilement que nous le faisions auparavant, de manière presque inconsciente ? Autant de questions qui auront un impact énorme sur les plateformes collaboratives mais également sur les métiers de l'hospitalité, du transport, et du tourisme au sens large. Pointée du doigt pour ses dérives depuis 2016, pour être passée du « temps des pionniers » au « temps des financiers », l'économie collaborative court un risque d'effondrement réel dans le monde post-COVID, dont l'effet domino serait dévastateur tant au niveau économique que social. En effet, les « plateformes » qui dominent ce nouveau marché entraîneraient dans leur chute des millions d'emplois certes souvent précaires mais devenus indispensables, notamment pour les jeunes.

La fin du travail ?

Troisième tendance lourde, le monde Post-Coronavirus pourrait également être celui de l'accélération de la fin du travail tel que nous l'avons connu. Comme un signe des temps, la crise du Coronavirus a effacé d'un trait la caractéristique la plus recherchée dans le salariat : la sécurité. Pour la première fois, l'entrepreneur et le salarié sont sur un pied d''égalité en matière d'incertitude. A quoi bon donc continuer d'être prisonnier d'un salaire mensuel - et de ses contraintes- alors qu'il devient incertain ? Selon plusieurs études menées par des experts de la recherche en ligne, les requêtes portant sur la création d'entreprise ou l'entrepreunariat ont explosé avec le confinement. Si la quatrième révolution industrielle, qui a détruit des emplois chez les cols bleus comme les cols blancs avait déjà sonné le tocsin du travail salarié tel que nous l'avions connu depuis le XVIIIème siècle, le Coronavirus est vraisemblablement en train de l'achever. Et ceci n'est pas sans poser un problème immense en matière de politique de santé. En effet, avec la baisse programmée du salariat, comment financer les organismes de sécurité sociale et de santé de manière pérenne ? Alors qu'ils n'ont jamais été aussi nécessaires, les systèmes de santé en majorité financés par les prélèvements sur les salaires pourront-ils résister à cette transition qui semble irrésistible ? Equation insoluble pour l'instant.

Le retour des stocks et la fin de la « Fast Fashion » ?

« Just in time », « Six Sigma », « Lean management ». Ces anglicismes ont émaillé la vie industrielle globalisée des quarante dernières années. Objectif suprême : la fin des stocks, ou du moins leur rotation très rapide. Cette idéologie qui a inondé le secteur manufacturier a été « infectieuse », conduisant à une sur dépendance à l'endroit de mégas usines en Chine, capables de fabriquer très rapidement et en grande quantité. A l'ombre de ce dogme du « zéro stock » dicté par une guerre des prix mondiale sur les biens de consommation, les chaînes logistiques se sont complexifiées et les tissus industriels locaux se sont désertifiés. Or, l'un des enseignements les plus évidents de la pandémie est que ce système est à bout de souffle. De manière logique, l'on devrait ainsi assister à une reconstitution des stocks de produits stratégiques ou essentiels, ce qui nécessite de remettre au gout du jour des métiers jusqu'alors en voie de disparition. Si cette tendance devenait inévitable dans les secteurs du médicament ou des produits essentiels, elle devrait aussi se répercuter sur l'industrie de la « Fast Fashion », dont les icônes emblématiques sont l'espagnol Zara et le suédois H&M. Ces enseignes ne pourront plus achalander tous les quinze jours leurs magasins car leurs chaînes de fabrication et d'approvisionnement devront évoluer de manière profonde. Si l'on ajoute à cela le basculement des mentalités que l'on constate avec le rejet croissant de l'accumulation par les consommateurs, il y a fort à parier que ces géants du prêt à porter bon marché devront se réinventer, comme ont dû le faire récemment les enseignes de la distribution en constatant le désamour des consommateurs pour les Hypermarchés situés à la périphérie.

 Un monde « nouveau » mais pas forcément meilleur ?

 Prises ensemble, ces quatre tendances lourdes, si elles venaient à se confirmer, façonneront un monde certes « nouveau » mais pas nécessairement meilleur dans un premier temps. Il faudra en effet que la planète passe par une phase de « sevrage » de la surconsommation, du salariat, ainsi que de sa dépendance à l'Asie, le temps que les stocks soient constitués et les nouveaux circuits mis en place. Et tout cela devra vraisemblablement se faire dans un contexte de baisse générale des pouvoirs d'achats, de renchérissement des prix, et donc d'accroissement de la précarité. Autant dire que les conditions pour l'éclatement de nouvelles crises, sociales cette fois ci, seront réunies, à moins de réinventer les solidarités et de mieux répartir ressources et richesses actuelles. Après tout, il n'est pas interdit de rêver...

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Commentaires
a écrit le 27/04/2020 à 19:13 :
Petit rappel à tous : les riches c'est fait pour être très riches, et les pauvres très pauvres- Don Saluste, la folie des grandeurs
a écrit le 27/04/2020 à 17:50 :
L’après c’est une grande inconnue :

10 millions de chômeurs , suppressions de postes en masse , change commercial et milieu de l’emploi , changement pour la culture et objectif des entreprises, problèmes du système de santé ...
maladies de masse , deuils , précarité ...
Est ce que la population en deuil et en post- traumatisme peut elle
fermer les portes du passé ?
.. .Ça prendra du temps , cette reprise collective , est ce que les états ont les moyens financiers aussi vers ces orientations écologiques et numériques?
a écrit le 27/04/2020 à 9:54 :
En effet de prévoir que cela ne se passe plus comme avant serait plutôt sage, mais comme avant c'est quand les dragons célestes faisaient un maximum de fric de plus en plus vite donc il n'y a pas d'alternative il faut revenir vers le tout et n'importe quoi d'avant, il faut creuser le 10 ème étage sous terrain des banques paradisiaques suisses.
a écrit le 27/04/2020 à 9:27 :
Dans "infobésité", n'y aurait-il pas phonétiquement du FAUX, et aussi de la phobie ?
____ Nous sommes sur un monde fait pour évoluer, pour s'améliorer, se corriger quand il le faut, à temps... Pas pour se comparer à des passés qui ne voulaient pas s'ouvrir l'esprit et se comprendre mieux, des passés qui ne toléraient pas l'autre, des passés qui se laissait aller à des peurs inadmissibles, qui croyait à des contes à dormir debout (tel le prince charmant, la princesse aux souliers de verre, les vampires, etc...).
Nous sommes là, tous et tous en tant que co-créateurs constants par nos croyances et pensées pour nous apprendre à nous responsabiliser et de nous aimer en tant que partie co-créatrice intégrale de l'ensemble ! ____ Admettons-le enfin, sans copier quoique ce soit ! En disant continuellement s'adapter avec les solutions arrivant comme les meilleurs face à Tout ce qui EST !
_____ Alors, et seulement là..., pleinement responsables de ce que l'on choisit sagement et utilement d'être, sans restriction ni compromission, nous commençons à constater que l'universel nous aide !

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