OPINION. Pourquoi la politique française en matière d'innovations est inefficace
Jeanne Tricot

« En France, le fonctionnement de l'État constitue une difficulté structurelle au développement de l'innovation » (Jeanne Tricot)
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Jeanne Tricot

« En France, le fonctionnement de l'État constitue une difficulté structurelle au développement de l'innovation » (Jeanne Tricot)
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Paru en septembre dernier, le rapport de Mario Draghi dresse une situation alarmante sur l'état de la compétitivité européenne. L'ancien président de la Banque centrale européenne (2011-2019) s'inquiète en effet de l'évolution de l'Union, diminuée par un manque de productivité couplé à un déclin démographique. Ces contraintes l'amènent à revoir ses ambitions et dépenses à la baisse, notamment relatives au financement de son modèle social et à la préservation de ses valeurs de paix, d'équité et de liberté. Parmi les pistes proposées par le rapport pour redynamiser la croissance européenne figure l'innovation.
Face aux avancées scientifiques et technologiques de pays en tête de l'innovation, un constat semble s'imposer : en France comme en Europe, les jeunes entreprises innovantes bénéficient de nombreux dispositifs de soutien au démarrage mais peinent à devenir florissantes. En témoignent certaines données éloquentes fournies par le rapport Draghi : seulement 4 des 50 premières entreprises technologiques mondiales sont européennes (1), sur un continent de 450 millions de personnes, contre 335 millions pour les Etats-Unis.
Comment expliquer ce retard ? On peut identifier deux types de difficultés spécifiques au cas français. Des difficultés structurelles, relatives aux ressources de l'État et à son fonctionnement, posent d'abord un cadre défavorable au soutien à l'innovation. Au-delà d'un budget limité et soumis aux aléas économiques et géopolitiques, la géographie du pays occupe une place déterminante. En effet, la France ne bénéficie pas d'une taille comparable à celle des Etats-Unis, l'obligeant à des compromis en matière d'aménagement du territoire, d'implantation de laboratoires et d'industries propices à des transferts de technologies.
Contrairement à Israël ou à la Corée du Sud dont l'hostilité des pays voisins les conduit à concentrer leurs efforts sur l'innovation (dans l'objectif d'acquérir un avantage militaire stratégique), l'environnement pacifié dont bénéficie la France lui permet de diversifier davantage ses dépenses. En 2018, l'État hébreu consacre 4,25% de son PIB à sa recherche et développement (2), soit près du double de la dépense française cette même année (2,2% de son PIB).
En France, le fonctionnement de l'État constitue également une difficulté structurelle au développement de l'innovation. Déjà caractérisée par sa complexité administrative, la législation doit également respecter les normes européennes alors même que la durée moyenne des processus législatifs de l'Union atteint 19 mois. L'adoption lente de nouvelles régulations est ainsi difficilement compatible avec le rythme soutenu de l'innovation portée par les startups. A ce titre, le règlement européen sur l'intelligence artificielle est entré tardivement en application au 1er août 2024 et comprend des normes progressives qui s'étendent jusqu'en 2027.
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Des difficultés politiques entravent également le développement de l'innovation en France. Celle-ci a historiquement été un facteur de confrontation entre les grandes puissances au temps de la guerre froide et demeure aujourd'hui au cœur des tensions entre les pays qui la portent. Aux Etats-Unis, elle s'inscrit au sein d'un « techno-nationalisme » assurant le succès politique, économique et militaire du pays. En Chine, elle est un vecteur de rattrapage économique sans précédent depuis les réformes de Deng Xiaoping.
En France, on constate en matière d'innovation une stratégie confuse de l'État associée à un manque de valorisation du sujet par les pouvoirs législatif et exécutif. L'évaluation parlementaire des politiques publiques de l'innovation apparaît d'abord inadaptée. Malgré l'existence d'une Commission nationale d'évaluation des politiques d'innovation (CNEPI) hébergée par France Stratégie, le véritable organe d'évaluation du Parlement (OPECST) ne se consacre qu'à la compréhension des aspects scientifiques de l'innovation et non aux politiques d'innovation en elles-mêmes.
Sur le plan exécutif ensuite, la culture française du "techno-push" centrée sur le développement de nouvelles innovations sans considération de leur rencontre avec un marché potentiel s'avère inefficace. Promue par plusieurs gouvernements de la Vème République, elle a mené à certaines déconvenues parmi lesquelles figurent le Minitel et le Concorde. L'intégration tardive du management de l'innovation en France témoigne d'un manque d'intérêt et de compréhension pour les aspects commerciaux et de mise sur le marché des innovations développées.
Si elle n'en est pas l'unique raison, cette difficulté à faire aboutir l'innovation conduit à une fuite des cerveaux (brain drain) des talents français, en particulier vers les Etats-Unis, où un soutien industriel, commercial et financier solide s'accompagne de meilleures rémunérations.
La France et l'Europe auraient intérêt à consacrer davantage d'efforts sur l'innovation. A l'heure d'un creusement inédit de la dette publique en France, son encouragement constituerait un levier de création d'emplois et de richesses provenant entre autres d'investissements étrangers. Pourtant, les récents débats quant à la baisse ou la suppression des aides fiscales aux jeunes entreprises innovantes (CII, JEI) ou de dispositifs comme le « jeune docteur » du Crédit Impôt Recherche (CIR) illustrent la difficulté à établir un cadre consensuel et optimal pour leur développement.
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Parallèlement, le retour de Donald Trump à la présidence américaine se traduit par un fort protectionnisme susceptible d'affecter à moyen et long termes les bénéfices des entreprises européennes et in fine leurs capacités d'innovation. Cet événement pourrait néanmoins apparaître comme une opportunité pour l'Union de briser son inertie et faire de son marché le cœur de l'innovation mondiale, objectif que la France doit rendre prioritaire.
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(1) Commission Européenne. (Septembre 2024). The future of European Competitiveness. Part A : a competitiveness strategy for Europe.
(2) Business France. (2021, 26 mars). Israël : un écosystème de l'innovation unique au monde.
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