Thierry Beaudet : « Le RN met en danger l’avenir des corps intermédiaires »

Denis Lafay

Photo d'illustration
DR

Denis Lafay

Photo d'illustration
DR
LA TRIBUNE - La vocation du Conseil économique, social et environnemental (CESE) est « d'éclairer au mieux la décision publique ». S'il vous avait consulté avant de prendre la décision de dissoudre l'Assemblée nationale, qu'auriez-vous conseillé à Emmanuel Macron ?
THIERRY BEAUDET - (Silence). Plutôt que d'exprimer un conseil, j'aurais insisté sur un constat : le résultat des élections européennes, comme des précédentes élections, sanctionne une démocratie qui ne s'attache pas suffisamment aux questions qui font le quotidien des Français, et donne l'impression de ne s'adresser à eux qu'à l'approche des scrutins. La sphère politique s'est gravement éloignée de la sphère sociétale, le citoyen éprouve le sentiment d'être « réduit » à sa condition d'électeur. La démocratie s'épuise, l'action publique est dans l'impasse. Or c'est au contraire dans l'intervalle entre élections qu'elle doit être active, stimulée, pratiquée, afin que les citoyens se sentent à la fois écoutés et acteurs. C'est la condition pour façonner une société résiliente, cohésive et inclusive, et donc une démocratie moderne.
« Faire vivre la démocratie » est la raison d'être du CESE. Cette décision du Président résulte d'une hyper-centralisation, d'une hyper-personnification du pouvoir. Un tel exercice du pouvoir sert-il la démocratie ?
Ce n'est pas aussi simple. Je ne ferai pas le « procès démocratique » d'Emmanuel Macron pour une raison en particulier. Qui s'est montré sensible à la nécessité de revitaliser la démocratie délibérative, participative, en créant les Conventions citoyennes ? Qui a lancé le Grand Débat ou réuni les corps intermédiaires autour de Conseils nationaux de la refondation (CNR) ? Ses prédécesseurs Nicolas Sarkozy ou François Hollande ? Non. Le soi-disant « Président jupitérien ».
Est-ce honorer l'esprit de la démocratie que de décréter brutalement, sans collégialité décisionnelle, la dissolution et la convocation d'élections dans un temps - trois semaines - incompatible avec celui du débat démocratique ?
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Je n'ai pas compris cette décision, surtout au motif d'espérer se donner une majorité claire pour gouverner. En réalité, cette double décision plonge la France dans une crise politique et démocratique sans précédent. En trois semaines, aucune formation politique ne peut écouter les souffrances et les aspirations citoyennes, en déduire un projet solide, le confronter à ceux de ses rivaux, le verser dans le débat public, composer une liste de 577 candidats sérieux et préparés.
La décision du chef de l'Etat promet au soir du 7 juillet des scenarii incandescents. Etes-vous inquiet pour l'avenir de la société française ?
Oui. L'extrême droite est aux portes du pouvoir. Historiquement, elle a combattu la démocratie parlementaire, entretenu le racisme, l'antisémitisme, le sexisme, la haine de l'autre, pourchassé les contre-pouvoirs, les droits fondamentaux et l'Etat de droit. D'aucuns affirment que son visage contemporain serait réellement différent de ce sombre tableau ; mais je ne veux pas que nous prenions le risque de le tester grandeur nature. La société m'apparait traversée par des ambitions qui cherchent à exploiter le sentiment d'une partie des Français de ne pas être assez entendus et considérés. Ces ambitions s'emploient à électriser la société plutôt qu'à la réconcilier, dans un intérêt électoraliste selon moi pyromane et irresponsable. Il est évident que les 40% de Français qui lors des européennes ont porté leur suffrage dans l'escarcelle du RN et de Reconquête ! ne sont pas tous des racistes anti-système eurosceptiques et russophiles. Nombre d'entre eux ont simplement exprimé leur découragement et leur désillusion devant un cénacle politique qu'ils jugent sourd ou méprisant vis-à-vis de leurs malaises et de leurs espérances.
Ce diagnostic n'est pas nouveau. Voilà des années que les démarches d'adhésion et de contestation s'enchevêtrent dans un agrégat de mécontentements nourris par les sentiments de déclin, de déclassement, d'abandon...
Ce qui est nouveau, c'est que ces électeurs désemparés estiment avoir vraiment tout tenté : gauche, droite, centre, et même macronisme en faveur desquels ils ont souvent oscillé d'une élection à l'autre. Ils ont le sentiment que grâce au RN ils seront enfin entendus, considérés. C'est un leurre, peut-on leur démontrer ; mais leur réponse est invariable : « Possible. Mais qu'a-t-on à perdre ? Au moins on aura essayé, et de toute façon il ne peut pas faire pire ». Si, malheureusement...
Dans la ligne de mire du RN figurent syndicats, ONG, associations représentatives de la société civile, bref les composantes même du CESE. Nombre d'entre elles expriment individuellement leur désarroi. Etes-vous enclin à le relayer ?
Le CESE est composé de 82 organisations. Chacune s'exprime comme elle l'entend. Pour exemple des syndicats de salariés, la CGT appelle à porter le suffrage vers le Nouveau Front Populaire quand d'autres, comme la CFDT, exhortent à faire barrage au RN sans mentionner de consigne de vote. Des organisations employeurs ou associatives pointent « les extrêmes » quand d'autres considèrent ne pas avoir à s'exprimer refusant toute expression politique. La variété des 82 identités fait la force du CESE, et j'ai la responsabilité de les faire échanger, coopérer, co-bâtir ensemble, donc dans le respect de leurs singularités et de leurs libertés de conscience. Toute la société est aujourd'hui mise à l'épreuve des divisions, plus que jamais je dois veiller à protéger le CESE de ce risque afin de préserver son essence : être un espace de compromis, de dialogue apaisé, propositionnel et constructif. En revanche, je suis un citoyen libre. Et je ne me suis jamais caché. Lorsque j'étais président de la Fédération de la Mutualité française (2016 - 2022) j'avais déjà appelé à voter contre le Rassemblement National. Et comme président du CESE je suis dans mon devoir d'alerter : les autorités indépendantes, les forces intermédiaires, les organisations professionnelles, les associations insupportent le RN. A ses yeux leur existence et leur vocation sont suspectes d'emblée.
Le CESE lui-même est-il menacé de disparition si le RN accède au pouvoir ?
Possiblement. Rien n'est plus explicite que les déclarations officielles. En 2023, lors des débats préparatifs au projet de loi de financement rectificatif de la Sécurité sociale, un député du Rassemblement national avait déclaré en marge d'un dépôt d'amendement : « Le CESE est un organisme inutile et corporatiste dont nous souhaitons la disparition ». Je crois que c'est clair. Pour autant, supprimer le CESE serait s'attaquer frontalement à la démocratie sociale, et plus largement à la participation citoyenne. Je ne peux l'imaginer.
La gouvernance d'Emmanuel Macron a peu « considéré » les corps intermédiaires. A l'unisson, syndicats patronaux et salariés dénoncent depuis 2017 la marginalisation de leurs prérogatives. Des discours aux actes, sa reconnaissance des contre-pouvoirs a fait le grand écart...
Le chef de l'Etat a donné le sentiment qu'à ses yeux les corps intermédiaires étaient des organisations excessivement corporatistes, susceptibles de freiner son ambition de réformes. Dès lors, le changement ne lui a semblé pouvoir provenir que de... lui-même. Il s'est trompé. En décidant d'une part d'enjamber les organismes représentatifs de la société civile, d'autre part de surplomber fréquemment l'action du Gouvernement, il s'est placé dans un dialogue direct avec le peuple. Direct, c'est-à-dire sans sas ni pare-feux. L'exercice est dangereux. Le couperet, est tombé le 9 juin. Il rappelle qu'il n'existe pas de pouvoir efficace sans intermédiations. Et que des dizaines de milliards d'euros ne peuvent combler le mécontentement de la population et compenser la mise à l'écart des rouages intermédiateurs. La crise des gilets jaunes, dont le coût pour l'Etat et donc pour les contribuables a été vertigineux, n'aurait-elle pas connu une issue plus rapide et moins onéreuse si les corps intermédiaires avaient été mobilisés ?
Jordan Bardella et Jean-Luc Mélenchon forment-ils, à vos yeux, une même contestation des « valeurs » du CESE, un danger similaire pour la démocratie et la santé de la société ?
Vous m'interrogez sur des personnes. L'incarnation est importante mais ce n'est pas tout le sujet. Si votre question porte sur la comparaison entre le RN et le Nouveau Front Populaire, je ne les renvoie pas un instant dos à dos.
Si l'un ou l'autre siège à Matignon, l'action du CESE sera-t-elle identique ?
Le CESE, troisième assemblée constitutionnelle, est au service des Français, pas de celle ou de celui qui occupe la fonction de Président de la République ou de Premier ministre. Quelle que soit l'identité de celui que le chef de l'Etat aura désigné, l'institution continuera de produire des travaux, d'organiser des débats, de formuler des propositions et des compromis qui nous paraissent être dans l'intérêt du pays et de nos concitoyens, indépendamment de l'intérêt de la force politique au pouvoir. Si celle-ci devait entraver notre « vivre-ensemble », fragiliser le cadre républicain, et œuvrer contre l'intérêt de la nation, le CESE saurait s'emparer des bons sujets pour résister de fait à ce qui constituerait un danger pour la démocratie et l'Etat de droit.
Vous mettez au crédit d'Emmanuel Macron une incontestable innovation démocratique : les conventions citoyennes. Celle sur le climat s'est toutefois conclue par une loi Climat et résilience déceptive qui n'a pas respecté ses recommandations, les débouchés des travaux des CNR désolent les contributeurs. Tout comme le Grand Débat n'a pas fait « exister » les doléances exprimées par les Français. Quelle est la valeur d'une bonne initiative mal matérialisée ?
Sur les cas que vous citez, ce qui peut être reproché est en effet la concrétisation finale. Lorsqu'elle ne correspond pas exactement au cahier des charges initial, elle déçoit. Au travers de l'expression « sans filtre », le chef de l'Etat avait semblé présenter la Convention pour le climat comme la réunion de cent cinquante citoyens qui, par le hasard du tirage au sort, allaient composer une assemblée souveraine dont les conclusions seraient intégralement intégrées à une loi finale. Outre que la promesse n'a pu être totalement tenue, il a, ce faisant, commis un impair laissant penser que la responsabilité de cette assemblée allait peut-être disqualifier celle des élus.
Or tout dispositif de démocratie participative doit être considéré comme un outil non de « substitution à » mais au « service de » la démocratie représentative...
Absolument. Néanmoins, les insuffisances que vous soulevez ne doivent pas effacer deux réalités. D'abord je veux insister : la Convention citoyenne sur le climat a constitué une incroyable innovation démocratique. D'autre part, le Président de la République a tiré les enseignements de cette « première » avant de lancer la Convention citoyenne suivante, consacrée à l'hypersensible sujet de la « fin de vie ». Il a alors prévenu que les travaux nourriraient substantiellement les réflexions préparatoires au projet de loi mais n'en composeraient pas strictement les textes, l'écriture de ces derniers revenant aux députés et sénateurs. La qualité des débats, l'acuité des conclusions et leur « utilisation » ultérieure, ont conféré à cette convention d'être un succès. Emmanuel Macron a su corriger le pêché originel, et placer l'avenir des conventions citoyennes sur des rails solides.
... Avant, malheureusement, que la brutale décision de dissolution n'enterre tous les projets législatifs en cours, dont celui justement sur « l'aide à mourir ».
Le message adressé aux citoyens français était clair : en substance, « cent quatre-vingt-cinq d'entre vous vont dessiner un chemin, et nous, politiques, nous inspirerons de ce chemin pour tracer une voie ». Accompagné de la ministre de la Santé Catherine Vautrin - la quatrième en poste depuis le lancement de la réflexion, NDLR -, le chef de l'Etat est venu expliquer aux citoyens de la Convention ce que l'exécutif avait retenu ou non de leurs préconisations dans son projet de loi. Le message et la méthode étaient les bons. Le regret, c'est que le calendrier de l'exécutif, avant de passer la main au législatif, s'est trop distendu. La convention citoyenne avait remis son avis en avril 2023, trop de temporisation at retardé la concrétisation législative, et en effet ce projet si cardinal d'un point de vue philosophique, sociétal et démocratique, est pour l'heure suspendu. Pour autant, je veux retenir en premier lieu que ces conventions, lorsqu'elles sont élaborées avec méthode, expriment une vive volonté citoyenne de participer à la démocratie, constituent une précieuse contribution au renouveau démocratique, à l'objectif de « faire vivre la démocratie en dehors des rendez-vous électoraux ». La vitalité de la démocratie, c'est avant tout une question de méthode.
Comment définiriez-vous les ferments et articulations de cette méthode ?
Elle prend appui sur une réalité, qu'il faut saisir à bras le corps plutôt que l'écarter : la conflictualité.
Le sociologue Alain Touraine a consacré son immense trajectoire à extraire des trésors de la conflictualité. Vous-même, comment « la » travaillez-vous ?
La conflictualité est inhérente à la vie. La vie en famille, entre amis, au travail. Elle est au cœur du processus démocratique. Elle n'est pas un ennemi, elle est plutôt un défi : rechercher un terrain d'entente. Elle est même l'opportunité de construire un dialogue et une rencontre, une double condition pour que la démocratie demeure un sanctuaire délibératif et ne dérive pas en sport de combat.
Le CESE a publié le 21 juin un document, « Entendre la voix de la société civile ; pour une République des solutions ». Un inventaire de grandes thématiques (services publics, école et formation, qualité de vie au travail, lutte contre la pauvreté, grand âge, etc.) qui constituent autant d'enjeux presque civilisationnels. Les esquisses de propositions forment-elles un « programme politique » à destination des candidats ?
À lire également
Plutôt un cadre d'action politique. Prenons l'exemple du travail. Voilà des décennies que l'enjeu du travail est effacé derrière celui de l'emploi. Les dirigeants politiques sont obnubilés par l'emploi, qui est évidemment un sujet central. Mais comment peut-on raisonnablement penser emploi sans penser travail ? Améliorer la situation de l'emploi sans débattre d'employabilité et, en amont, de travail n'a guère de sens. Le travail - et derrière lui le métier - est au carrefour de préoccupations aussi fondamentales que l'éducation, la formation, l'articulation des vies personnelle et professionnelle, la mobilité, le télétravail, la garde des enfants, etc. Et c'est du traitement global de ces items que découle l'approche de ce qui est à leur carrefour : le sens du travail et le sens au travail. L'écart qui ne cesse de se creuser entre les sphères sociétale et politique tient pour beaucoup au déficit de méthode. Lequel affaiblit la santé d'une démocratie qui seule, pourtant, produit des réponses. Dans ces conditions, comment entrainer la population dans les grandes transitions et mutations auxquelles elle est confrontée ? J'ai une affection particulière pour Pierre Mendès-France. Il exhortait à ne pas confondre conviction démocratique et instruments de la démocratie. C'est-à-dire, plutôt que de déplorer l'étiolement de la démocratie, s'interroger si les bons instruments ont été sollicités pour entretenir la conviction démocratique. La crise démocratique que nous éprouvons est une crise de légitimité et une crise d'efficacité. La juguler réclame de repenser les instruments et d'en inventer d'inédits - comme les conventions citoyennes. La promesse de progrès social, économique, environnemental est à cette condition.
Denis Lafay
OPINION. « Guerre en Iran : il faut savoir arrêter une guerre »
OPINION. « Comment l'Europe peut désarmer les réseaux sociaux »
OPINION. Économie russe : « Le silence de Nabiullina » (Michel Santi)
OPINON. « Autonomie technologique : oui, une troisième voie est possible » (Piyush Goyal et Anne Le Hénanff)