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François Dubet : « Tout ça va mal finir »

Photo de Denis Lafay

Denis Lafay

Publié le 14 juin 2024 à 05:28 - Mis à jour le 28 juin 2024 à 10:24

Le sociologue François Dubet est spécialiste d’éducation et des inégalités sociales.

Le sociologue François Dubet est spécialiste d’éducation et des inégalités sociales.

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REGARDS CROISÉS - Le RN largement en tête des européennes, la dissolution surprise de l'Assemblée, les législatives anticipées... Pour éclairer cette période politique particulière, Denis Lafay, conseiller éditorial à La Tribune, convoque de multiples regards. Aujourd'hui, dialogue avec le sociologue François Dubet, spécialiste d'éducation et des inégalités sociales.

LA TRIBUNE - Dans quel état d'esprit êtes-vous ?

FRANCOIS DUBET - J'ai le sentiment de vivre des journées traumatisantes et historiques. Tout ça va mal finir. Fatalement. Depuis longtemps je travaille sur l'évolution des inégalités du vote, sur les manifestations de la compétition méritocratique - une logique binaire de vainqueurs et de vaincus, ces derniers traditionnellement à gauche développant une détestation des élites qu'ils expriment dorénavant par leur ralliement à l'extrême droite. Ce basculement de l'électorat populaire et la défiance démocratique dont il résulte, je les étudie attentivement. Malgré ça, le résultat du scrutin est un choc immense.

L'ampleur était attendue, mais l'analyse sociologique de l'électorat vous a-t-elle surpris ?

Il est frappant que toutes les catégories sociales, tous les niveaux de qualification professionnelle, toutes les générations, tous les territoires de France se soient portés vers le RN. Finis les seules zones délaissées, les seuls groupes sociaux défavorisés, les seules régions des Hauts-de-France ou de PACA. Le populisme d'extrême droite - il existe aussi une version de gauche, ne nous voilons pas la face - manipule très bien le ressentiment contre les élites, et contre tous ceux (immigrés, pauvres) supposés « être assistés » et « profiter du système ». Mais que ce mantra ait un écho dans toutes les strates de la population est une surprise.

Une heure après l'annonce du verdict des urnes tombe celle de la dissolution et de la tenue d'élections trois semaines plus tard. Cette « deuxième lame », que « dit »-elle de la personnalité d'Emmanuel Macron ?

Le Président de la République joue au poker. Aujourd'hui encore, je ne comprends pas ce coup de folie. Il semble probable que le RN, une fois les LR divisés avec le ralliement d'Eric Ciotti et avec Reconquête ! laminé par le divorce entre Marion Maréchal et Eric Zemmour, remporte le scrutin, se retrouve à Matignon et ouvre un nouvel exercice du pouvoir - avec pour modèle les régimes des tyrans latino-américains ou des illibéraux d'Europe de l'est -. Surtout que la gauche, même unie, aura du mal à dépasser ses fractures. Ce « pari », qui survient dans l'extrême précipitation et juste avant les Jeux olympiques, est symptomatique de la manière dont le chef de l'Etat gouverne depuis quelques années. Dans une solitude qu'il a choisie, mû par le tragique (économique, géopolitique, climatique qui embrase la France et le monde), il brave l'incroyable. C'est Bonaparte au Pont d'Arcole.

Lorsque du matin au soir est martelée une stratégie visant à dédiaboliser, c'est-à-dire à « normaliser », une idée, peu à peu celle-ci devient acceptable et universelle

Emmanuel Macron n'est pas seul responsable de la popularité du RN. Outre ce contexte exogène vertigineux, le comportement des autres oppositions a joué un rôle clé...

Toute formation politique a le devoir d'entendre la population, d'être à l'écoute de ses souffrances et de ses aspirations. C'est la base. Ensuite, charge à elle d'appliquer un programme en fonction de ses principes idéologiques ou éthiques. Or la gauche a abandonné des sujets comme l'immigration, l'autorité ou la sécurité, au motif qu'ils sont « sales ». Celui de la nation, elle l'a aussi délaissé, ou plutôt elle a construit un récit national qui devait être coûte que coûte en opposition à celui du RN ; à cette fin, elle a tenu des positions absconses, voire duplices ou silencieuses (port du voile, destruction d'œuvres d'art, etc.), prenant le risque de fragiliser les fondations de la laïcité, même de desservir l'émancipation des femmes, et de se perdre à continuer de financer ce qui ne fonctionne pas. Du pain béni pour Marine Le Pen. Qui depuis des années exploite chaque fait divers, et apparait être seule ou presque à partager ces préoccupations avec la population.

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« Exploite chaque fait divers » : la victoire du 9 juin, est-ce aussi celle des médias Bolloré, notamment le couple CNews - Europe 1 qui ont servi d'amplificateur aux causes du RN et ont dédiabolisé ses remèdes ?

C'est une évidence. CNews a gagné le match. Le triomphe du RN est celui de CNews, à qui l'on doit que Pascal Praud et Cyril Hanouna soient devenus ce qu'il y a de « mieux » dans le paysage intellectuel médiatique. Lorsque du matin au soir est martelée une stratégie visant à dédiaboliser, c'est-à-dire à « normaliser », une idée, peu à peu celle-ci devient acceptable et universelle. Exemple : le spectaculaire effacement des thèmes sociaux derrière les thèmes identitaires. On ne parle plus de quartiers pauvres et de quartiers riches, mais de quartiers « d'arabes » et de quartiers de « blancs ». Fini la lutte contre les inégalités de conditions, on ne raisonne plus qu'en termes de discrimination et de stigmate. Cette réalité a dépassé le cercle de l'extrême droite, elle s'impose dans le débat public, elle est même relayée par une partie de la gauche. Or à opposer les « blancs » aux « arabes », on s'expose à un bain de sang.

L'instrumentalisation électoraliste du « sentiment d'être méprisé » n'est pas l'apanage du RN...

L'émotion politique est partagée par La France insoumise. Quelle rhétorique Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon brandissent-ils sans cesse ? « Ma parole est méprisée par les élites, mon parti est méprisé par les élites, et vous que je représente êtes méprisés par les élites ». C'est un trait populiste commun aux deux extrémités du spectre.

Ce risque d'embrasement est réel

Redoutez-vous qu'en cas d'installation du RN à Matignon de nouvelles violences jaillissent ?

Au soir du 7 juillet, si l'extrême droite a gagné, je n'exclus pas l'éruption de nouvelles violences urbaines, à laquelle participeront aussi bien étudiants d'extrême gauche que les jeunes des banlieues qui ont enflammé le pays en juin 2023. Ce risque d'embrasement est réel.

Votre champ d'expertise est l'éducation. Dans ce domaine « aussi », on sait très peu des projets réels du RN ?

Absolument. Ce qui est troublant, c'est que la politique de Gabriel Attal a permis de lever le voile sur ce qu'ambitionne le RN. De même qu'elle a cru couper l'herbe sous le pied du RN en promulguant la loi immigration, la majorité déploie les mêmes mesures, très symboliques, que la formation de Marine Le Pen promeut : classes de niveau, uniforme, hymne national, retour de l'autorité, etc. Rien sur l'essentiel, rien sur la priorité : que doit la France à tous ses élèves ? On a pensé que le système scolaire avait pour devoir d'amener tous les élèves jusqu'au bout d'une trajectoire longue et uniforme : or pour beaucoup d'entre eux, à ce bout il n'y a rien. On a cru que faire grimper le taux de réussite au baccalauréat à 90% allait élever le « niveau » (de connaissances, de comportement, etc.) et résorber des inégalités ; il n'en est rien. On a cru que l'école devait avoir le monopole de l'éducation ; or c'est illusoire, et il faut au contraire accueillir d'autres leviers (associations, entreprises, intelligence artificielle).

Sa stratégie en matière d'enseignement supérieur et de recherche est-elle plus lisible ?

Pas davantage ! On ne sait rien, absolument rien de ses objectifs. A part son obsession de lutter contre l'islamo-gauchisme et le wokisme. C'est symptomatique du double risque qu'à pris Emmanuel Macron : placer aux manettes de la France un parti dont on n'ignore tout du programme. Et c'est donc à l'épreuve des faits qu'on apprendra ce qu'il a réellement « dans le ventre ». Par exemple lorsque la France lâchera Zelensky, détricotera l'Union européenne, noyautera l'audiovisuel public ou les instances judiciaires, etc.

Comment les « inégalités sociales » vont-elles progresser si le RN l'emporte ? Vers une aggravation de celles qui existent, vers l'irruption de nouvelles, ou au contraire vers la résorption d'autres - puisqu'après tout le RN promet de s'attaquer à elles ?

Il est difficile de répondre. En premier lieu parce que les inégalités font l'objet d'une double lecture : il y a celles qu'on subit réellement, il y a celles que l'on ressent - et qui ne reposent pas sur des faits. J'habite à Bordeaux. La liste Place publique de Raphaël Glucksmann est arrivée en tête avec 22% des suffrages. Et plus on s'éloigne de la ville, plus le score du RN enfle, dans d'impressionnantes proportions ; celles-ci correspondent-elles à des écarts réels d'inégalités ? Evidemment non. Ce qui est certain en revanche, c'est que les inégalités entre méritants et non méritants va exploser, puisque la société promue par le RN est fondée sur la méritocratie. Les fragiles et les exclus de la société - population souvent issue de l'immigration : heureux hasard pour le RN - verront leurs prestations vaciller. Plus que jamais ils seront ces « pauvres qui n'ont que ce qu'ils méritent ». Quant aux inégalités auxquelles le RN veut s'attaquer, elles soulèvent des équations comptables complexes. Exemple : comment réduire la TVA sans obérer les comptes publics déjà abyssaux ?

« Faire société ensemble » : demain plus que jamais ce vœu sera chimère ?

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S'il remporte les élections, le RN ouvrira une période qui devrait être très contrastée. Aux crispations de toutes parts, aux replis, aux violences inévitables ripostera une dynamique de résistance et de solidarité. Comprendre ce qui se passe, décoder les ferments du désamour des Français pour des représentants politiques non extrémistes, est incroyablement alambiqué. Toutefois un chantier m'apparait majeur : redonner du sens à la redistribution. Pourquoi le système français de solidarité, l'un des plus « riches » en termes de prélèvements obligatoires, est-il à ce point contesté ? Parce que son extraordinaire complexité le rend illisible. Et donc décourage, et ouvre la boite de pandore aux interprétations idéologiques et politiques les plus fallacieuses. Il est facile de manipuler les consciences lorsqu'elles ne saisissent pas réellement leur contribution (sortante et entrante) au modèle de solidarité.

Denis Lafay

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