La crise grecque, la fin de quelque chose et le début de rien ?

 |   |  710  mots
Panagiotis Grigoriou est un anthropologue, historien et blogueur grec. Il est le fil conducteur du film documentaire d'Ana Dumitrescu "Khaos, les visages humains de la crise grecque" qui sort en salles le 10 octobre 2012. Point de vue d'un observateur grec sur la crise que traverse son pays.

La gestion de la crise grecque suscite depuis deux ans maints débats et déchirures à plusieurs niveaux. Celui de la macroéconomie, celui de la géopolitique. Et pendant ce temps, jour après jour, le terrain ressemble de plus en plus à un « no man's land » économique, au fur et à mesure que le marché grec s'effondre.

Deux ans après, un bilan désastreux

Le pays traverse sa quatrième année de récession et le taux chômage officiel (24% en Août 2012) a triplé depuis 2010. Le secteur privé a détruit plus de 850.000 emplois, soit l'équivalent de l'ensemble de son secteur public. En période de guerre, on parlerait de saignée. Pratiquement un tiers des entreprises du pays, principalement les PME, ont déposé le bilan depuis la mise en place de l'austérité, et le revenu disponible des ménages s'est effondré. Si bien que les investisseurs internationaux, à l'image des banques françaises ou du groupe Carrefour, commencent à quitter le pays.

Le capitalisme sans les capitaux

Et pourtant, malgré ce contexte chargé, certains grecs gardent l'envie d'entreprendre. L'extrême difficulté à trouver un emploi suscite même des vocations chez ceux qui souhaitent transformer la crise en opportunité plus qu'en menace. Beaucoup d'idées émergent. Mais le traitement de cheval imposé par la Troïka (FMI, Union européenne et BCE), fait de coupes budgétaires à tout crin et de la dérégulation quasi-complète du droit du travail a fini par mettre à genoux toute la population et son économie réelle. La résignation, l'effondrement de la demande intérieure, l'incapacité à prévoir à l'avance et la perte de tout autre repère sont les principales difficultés qui s'imposent aux potentiels entrepreneurs grecs. L'absence totale de perspectives annihile tout esprit d'entreprise.

Mais pour ceux qui arrivent à passer outre, les difficultés commencent seulement. Car pour entreprendre, il faut des capitaux, aujourd'hui introuvables. Autre problème, l'effondrement de la demande intérieure, causé par les baisses importantes de salaires et le chômage très élevé. Il faut donc miser sur l'export. Mais aujourd'hui, seuls l'huile d'olive et le miel intéressent la clientèle étrangère, et l'économie du pays ne peut reposer toute entière sur ces deux matières. Voilà à quoi en est réduite la Grèce, à un capitalisme sans capitaux.

==> INTERVIEW : Grèce : "on est face à un gros point d'interrogation"

Le capitalisme sans la confiance

S'agissant des entreprises importatrices, plus aucune d'entre elles ne peut s'adresser à ses fournisseurs étrangers sans règlement préalable des commandes, car les lettres de crédit accordées par les banques grecques n'ont plus aucune valeur. C'est pourquoi, les entreprises grecques encore solides et qui en ont les moyens songent à se délocaliser, voire, passent à l'acte. C'est l'effondrement de la demande intérieure, l'absence de confiance à l'international dans les sociétés grecques et la chute de la solvabilité intérieure qui en sont la cause.

Certaines entreprises vont même jusqu'à se transformer en filiales de leurs... anciennes filiales étrangères. Et des entrepreneurs, à leur compte, principalement dans l'informatique et les réseaux, créent leur entreprise directement en Chine et continuent de travailler d'Athènes ou depuis les Îles. Un moyen d'échapper à la crise que traverse le pays sans le quitter. Tout cela alors que depuis deux ans, on ne compte plus les scientifiques, cadres, médecins, ingénieurs et même artistes (de l'Opéra national d'Athènes par exemple), qui quittent le pays et participent eux aussi, à leur manière, à la fuite des richesses, après avoir perdu toute confiance dans le redressement du pays.

Les changements observés actuellement en Grèce font penser à un glissement vers une économie de type zone franche, plus qu'une économie de marché liée à un État souverain et à une démocratie de type occidentale. C'est ce qui résulte de notre perte de souveraineté économique : l'hétéronomie décisionnelle de la Grèce vis-à-vis de l'Allemagne est déjà flagrante. Et pendant ce temps, le pays s'approche peu à peu d'une situation de chaos. La crise, la fin de quelque chose et le début de rien ?
 

==> Le blog de Panagiotis Grigoriou : Greek Crisis (bilingue anglais-français)

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 09/10/2012 à 10:00 :
Cet anthropologue fait un travail colossal d'information de qualité. On voit très bien que c'est le capital qui est un problème, ce qui a pour conséquence qu'on quitte progressivement le régime démocratique pour le régime de la "bonne" gouvernance des terres franches. L'Europe est déjà en bonne voie avec un Parlement avec des pouvoirs limités. Par exemple, le Budget européen dépend non pas du Parlement mais de la Commission.
a écrit le 09/10/2012 à 9:31 :
Le blog "greek crisis" est à lire absolument. Une chronique édifiante sur la décrépitude de la société grecque avec la troïka, l'Europe et sa propre classe politique comme fossoyeurs.
a écrit le 09/10/2012 à 9:10 :
La fin de tout et le début de rien cela me fait penser au philosophe Jean toussaint dessanti qui disait que le 21è siècle sera un siècle de barbarie et que les horreurs du 20è siècle à coté ne seraient qu'une grande kermesse car les gens ne se laisseront pas crever de faim sans rien dire.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :