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Au Kazakhstan, la contestation populaire au service des luttes entre élites

Paul Cruz

Publié le 13 janvier 2022 à 07:52 - Mis à jour le 13 janvier 2022 à 10:52

Les forces de la coalition russe vont commencer a quitter le kazakhstan dans deux jours, dit tokaiev

Kassym-Jomart Tokaïev, Président de la république du Kazakhstan.

PRESIDENT OF KAZAKHSTAN WEBSITE

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Photo d'illustration de l'article
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OPINION. Une dizaine de jours après le début d'une mobilisation sociale contre l'augmentation des prix de l'énergie, les événements au Kazakhstan continuent de livrer un tableau confus. En coulisses, une lutte d'influence entre factions au pouvoir se dessine pour tirer parti de la contestation. Par Paul Cruz Consultant Senior, Spécialiste Europe de l'Est et Asie Centrale.

Toute personne voulant comprendre la situation actuelle au Kazakhstan doit accepter d'être face à une situation d'une rare complexité. Alors que les analystes étaient habitués à décortiquer les listes de nomination pour saisir quel personnage de l'État était en ascension ou en disgrâce au sein du régime, ils sont aujourd'hui confrontés à la séquence politique la plus rapide de l'histoire moderne du Kazakhstan. Les coupures d'internet et les difficultés à joindre les sources locales contribuent à la confusion de lecture depuis l'extérieur, et une partie non négligeable des hypothèses formulées ici sont susceptibles d'être dépassées dans quelques jours.

L'actuelle crise avait pourtant commencé d'une façon assez lisible. La libéralisation et l'augmentation en conséquence des prix du GPL ont provoqué une contestation sociale dans l'Ouest du pays à partir du 2 janvier, phénomène déjà apparu par le passé. Peu à peu, les revendications économiques ont cependant partagé la scène avec un rejet du système politique hérité de Noursoultan Nazarbaïev. Homme fort du pays depuis la fin de l'URSS, celui-ci n'a laissé son poste de président en 2019 à l'actuel chef de l'État Kassym-Jomart Toqayev que pour mieux conserver une influence en coulisses.

Son régime a passé des années à traquer toute instabilité sociale pour préparer sa transition politique et s'est efforcé de rétrécir tout espace propice à la mobilisation. Avec un contrat de société reposant en grande partie sur la rente du secteur extractif, le pouvoir  a longtemps pressenti qu'une déstabilisation majeure pouvait venir de la question de l'énergie. Il s'est donc toujours méfié de la capacité d'organisation des ouvriers du secteur des hydrocarbures. Suppression des syndicats, ferme encadrement de l'expression politique et poursuites judiciaires contre les opposants ont efficacement bridé les possibilités de mobilisation sociale.

Une "factionnalisation" des élites

Pourtant cette fois le régime s'est fait déborder par les événements dont la succession reste encore à éclaircir, notamment dans son phénomène de contagion à d'autres régions du pays et en particulier à Almaty.

Ces mêmes événements ont laissé place à l'autre grand spectre qui a hanté Noursoultan Nazarbaïev au long de ses années de règne : une « factionnalisation » des élites. Garder un corps dirigeant monolithique et empêcher l'apparition de barons locaux ont toujours figuré en tête des priorités de Noursoultan Nazarbaïev. Cette stratégie semble s'être montrée efficace pour limiter les défections vers le camp protestataire jusqu'à présent, mais elle semble avoir montré ses limites pour empêcher une lutte d'influence entre lui et son successeur.

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Malgré la très grande discrétion observée par les membres de l'élite depuis le début de la contestation, il paraît en effet de plus en plus évident que Kassym-Jomart Toqayev essaye d'utiliser la crise pour secouer l'emprise de son prédécesseur sur le système politique à son propre profit. Une de ses premières mesures a en effet été de démettre de leurs fonctions le Premier ministre Askar Mamin et le chef des services de renseignements intérieurs Karim Masimov, deux piliers de la vieille garde. Il  s'est aussi autorisé à prendre lui-même la place de Noursoultan Nazarbaïev à la tête du Conseil de Sécurité, position censée mettre à l'abri l'ancien chef de l'État des possibles vindictes de ses successeurs.

D'autres signes révèlent cette probable tension entre les deux générations de gouvernants. Un peu plus d'une semaine après le début des événements, alors qu'aucune prise de parole ou apparition publique de Noursoultan Nazarbaïev n'a été identifiée, personne ne semble savoir s'il se trouve toujours dans le pays ou s'est enfui à l'étranger. Avec le sens du vent, d'autres dynamiques pourront se structurer. La faction organisée autour de Timur Kulibayev, gendre de Noursoultan Nazarbayev et parmi les premières fortunes du pays, s'est montrée assez passive pour l'instant. Certains se rappellent aussi du rôle des réseaux criminels dans les manifestations au Kirghizistan de 2020 et des vieilles solidarités régionales. La composition du nouveau gouvernement permettra d'éclaircir quels groupes sortiront renforcés de cette crise.

Avec cette série d'hypothèses, les observateurs s'efforcent pour l'instant de remettre en ordre les pièces d'un puzzle encore confus. Parmi les questions en suspens demeurent celles entourant l'intervention des troupes de l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), qu'un peu moins d'un pas a semblé séparer du mauvais souvenir du Printemps de Prague. S'il est évident que Vladimir Poutine, qui a fourni le gros des troupes, intervient pour maintenir à flot cet allié stable et prévisible qu'était le Kazakhstan, il n'est pas si évident de déterminer les raisons qui ont poussé Kassym-Jomart Toqayev à faire cet appel. Peut-être celui-ci a préféré s'appuyer sur des troupes principalement russes plutôt que sur des services de sécurité dont il pouvait douter de la loyauté de la chaîne de commandement. Il reste aussi à savoir quel sera le prix payé par Kassym-Jomart Toqayev pour ce soutien. Personne n'oublie que l'assistance du Kremlin à Alexander Loukachenko en 2021 s'est faite au détriment de portions de souveraineté et par la réactivation du processus d'union entre les deux pays.

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Malgré tous ces questionnements, une chose au moins demeure certaine : l'attractivité d'une transition « modèle Nazarbaïev » vient d'en prendre un rude coup pour tous les autocrates voisins tentés par ce scénario, au rang desquels Vladimir Poutine figurait en bonne place.

Paul Cruz

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