Barrières à la sortie des énergies fossiles

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Stefan Ambec et Claude Crampes.
Stefan Ambec et Claude Crampes. (Crédits : DR)
OPINION. Confrontées au ralentissement de leur activité pour cause de pandémie et de transition vers une économie décarbonée, les entreprises qui exploitent des gisements d'énergies fossiles vont devoir réduire leur activité, voire l'interrompre définitivement. Que deviendront alors leurs installations d'extraction ? L'arrêt de leur exploitation ne sera pas sans conséquences pour l'environnement et le climat. Par Stefan Ambec et Claude Crampes, Toulouse School of Economics.

Aux Etats Unis, les fermetures de gisements gaziers et pétroliers se multiplient. Pour 2020, on estime qu'une soixantaine d'entreprises du secteur se placeront sous le régime du chapitre 11 du code des faillites (proche de la procédure de sauvegarde française), et on en attend autant pour 2021. A ces entreprises en difficulté mais pas encore en cessation de paiement, il faudra probablement ajouter un nombre égal qui feront faillite sans passer par le régime du chapitre 11. Ces fermetures ou réorganisations posent évidemment des problèmes aux employés, clients, fournisseurs et créanciers. Mais elles soulèvent aussi d'importants problèmes environnementaux.

Quand une entreprise arrête définitivement l'exploitation d'un gisement minier, elle doit colmater les puits, démanteler les installations de surface et remettre les lieux dans leur état initial. C'est du moins ce qu'impose la réglementation en France. Dans certains Etats américains, il semble que les entreprises pétrolières et gazières puissent abandonner des gisements devenus non rentables sans trop se préoccuper de leur devenir, en particulier en les laissant rejeter dans l'atmosphère d'importantes quantités de méthane qui viennent s'ajouter aux dégazages 'normaux' des sites encore en exploitation. Rappelons que le méthane est un très puissant gaz à effet de serre avec un potentiel de réchauffement global 28 fois plus élevé que celui du dioxyde de carbone. D'après un article du New York Times, il y a déjà plus de 2,5 millions de puits gaziers et pétroliers abandonnés aux Etats-Unis, dont 2 millions non colmatés qui relâchent des quantités de méthane équivalentes aux émissions annuelles de gaz à effet de serre de plus de 1,5 million d'automobiles.

Barrières à l'entrée et à la sortie

Devoir investir pour entrer dans une activité est facile à accepter quand on sait qu'on en retirera des profits. Les dépenses nécessaires à l'acquisition ou la location de terrains et de machines, l'achat de matières premières et l'embauche de main d'œuvre constituent des barrières à l'entrée naturelles, auxquelles il faut ajouter des barrières institutionnelles (autorisations administratives, brevets, diplômes) destinées à garantir un certain niveau de qualité et de sécurité.

Mais devoir payer pour sortir de l'activité et ne plus rien gagner est plus difficile à rationaliser pour des acteurs économiques guidés par le profit. C'est une barrière à la sortie qui donne plutôt envie de rester actif, ou, si on n'est pas encore dedans, qui joue par anticipation le même rôle qu'une barrière à l'entrée. S'il existe des barrières à la sortie, on va maintenir actives des entreprises peu efficientes, voire déficitaires sur plusieurs années (des entreprises zombies) et ralentir l'innovation et la reconversion d'actifs de production. Mais, s'il n'en existe pas, les entreprises auront tendance à utiliser leur environnement (au sens large) comme un dépotoir gratuit pour tout ce qui ne les intéresse plus. Rompre un contrat de livraison ou d'approvisionnement peut être profitable, mais nuisible pour les co-contractants qui avaient investi pour respecter les termes contractuels. Mettre fin à un contrat de travail peut être tout bénéfice pour l'employeur, mais pour la collectivité c'est un chômeur supplémentaire, qu'il faudra aider et former pour qu'il retrouve un emploi. Les indemnités en cas de rupture sont là pour éviter un excès d'opportunisme. Mais elles ne sont pas suffisantes comme le suggéraient les économistes Olivier Blanchard et Jean Tirole il y a quelques années en préconisant d'appliquer un principe de responsabilisation par lequel les entreprises devraient payer à la caisse d'assurance chômage un montant égal au montant anticipé des allocations chômage que devra payer cette caisse au salarié licencié.

Prévisions et provisions

La prise de conscience des préoccupations environnementales est plus récente que le souci d'assainir les relations commerciales et salariales. Les règles en matière de responsabilité des entreprises vis-à-vis de l'environnement sont donc encore imprécises, en particulier quand elles cessent leur activité en laissant derrière elles une ardoise que devra finalement régler la collectivité. En ce qui concerne les fuites de méthane, il faudrait obliger les entreprises qui entreprennent le forage d'un puits à provisionner les dépenses qui seront nécessaires pour le sécuriser à sa fermeture.

Mais provisionner n'est pas suffisant. L'expérience américaine montre que les bénéfices engrangés pendant l'exploitation servent au mieux à investir dans de nouveaux forages (les promoteurs de la décarbonation accélérée diront plutôt que c'est le pire), au pire à verser des primes aux dirigeants et des dividendes aux actionnaires avant toute provision destinée au démantèlement des équipements et à la sécurisation des sites. Au Nouveau Mexique et au Texas, les exemples abondent de demandes d'entreprises pétrolières ou gazières pour bénéficier du chapitre 11 dans les semaines qui suivent des versements de primes substantielles aux responsables de leurs déboires. La valeur des actifs de liquidation ne permet pas de couvrir les coûts de colmatage qui doivent finalement être réglés par de l'argent public.

Il est vrai que l'accélération récente de la désaffection pour les énergies carbonées était difficile à prédire. Mais toutes les activités industrielles sont risquées et c'est l'une des tâches de l'entrepreneur qui veut bénéficier des risques favorables de prévoir la couverture des risques défavorables. Pour Carbon Tracker, l'obturation des quelques 2,5 millions de puits onshore recensés aux Etats-Unis coûterait 280 milliards de dollars. Ce chiffre exclut les puits non recensés, dont le nombre est estimé à environ 1,2 million. Les Etats concernés, en particulier le Texas, n'auraient prévu de cautionnement que pour 1% des sommes nécessaires. Au bout du compte, ce sont les contribuables qui devront payer, ou bien les générations futures qui vivront dans un climat encore plus déréglé si les puits ne sont pas colmatés.

Avec la transition écologique, il faut s'attendre à une multiplication du nombre de puits de pétrole et de gaz orphelins, c'est-à-dire de puits devenus improductifs ou peu rentables dont l'obturation n'est pas assurée pour des raisons financières. La valeur de revente des actifs d'exploration et d'exploitation va progressivement baisser puisque tous les opérateurs vont ralentir leur activité. Ce n'est donc pas avec la liquidation de ces actifs échoués que les entreprises pourront couvrir leurs coûts de sortie. De ce fait, on devrait assister à une aggravation des fuites de gaz à effet de serre avant que les finances publiques ne soient appelées pour se substituer aux opérateurs privés défaillants. Le coût d'entrée dans les énergies vertes est élevé. Il ne faut pas oublier que la sortie des énergies carbonées coûtera aussi très cher. Une ligne de plus à ajouter dans la facture de la transition énergétique. Mais l'ensemble de ces coûts de reconversion de l'économie doivent être mis en balance avec ceux que subira l'humanité si rien n'est fait pour freiner le réchauffement climatique.

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a écrit le 05/11/2020 à 12:20 :
A la COP 21 de Paris il avait été dit que la transition énergétique ne saurait être accélérée comme cela semble plus que souhaitable aujourd'hui, du fait que les énergies renouvelables seraient encore beaucoup trop chères, et que l'amortissement des investissement dans ce secteurs encore beaucoup trop long et hypothétique ( surtout avec la réduction des prix de rachat subventionné de l'énergie produite avec).

Le journal LA TRIBUNE m'encourage à participer au concours 10000 start-ups pour sauver le monde.
Je dispose d'un projet qui relève le défis et qui a déjà été approuvé récemment par certaines organisations officielles bien connues et par des personnalités du monde scientifique international.
Toutefois la procédure informatisée imposée ne permet pas de le présenter à votre évènement 10000 start-up, sachant qu'il n'y a pas les cases pour l'expliquer.

Car je n'ai pas encore crée de start-up., sachant qu'il y a d'autres moyens plus efficaces pour mettre en place l'exploitation d'une nouvelle activité technologique, et que vos procédures d'enregistrement pour votre événement 10000 start-up pour changer le monde, ne savent pas ou bien ne veulent pas prendre en compte.

Tout le monde sait aujourd'hui que quasiment plus personne ne veut en financer leur création, du fait que neuf sur dix d'entre elles vont à l'échec au bout de trois ans. Il y a plusieurs grandes raisons à cela. La mise en place de telles start-ups relève de procédures trop longues, trop schématiques et trop peu flexibles et qui le plus souvent n'arrivent pas à s'adapter aux évolutions beaucoup plus rapides des marchés et des offres technologiques nouvelles.
Le support académique est en général trop dogmatique et repose sur du savoir le plus souvent trop incomplet et trop peu pragmatique.

Toutefois on peut éviter ces graves déconvenues en installant le nouveau sujet/projet à exploiter au sein d'une entreprise que l'on rachète (avec une procédure LMBI)

Je propose l'exploitation d'une nouvelle activité deep tech materiaux avancés d'avant garde pour lequel le potentiel serait encore plus important que pour le numérique ( selon Future Markets. Inc) en prenant pour modèle en l'améliorant profondément, ce qui est considéré comme l'une des meilleures réussites de start-up réalisée dans le monde et qui travaille d'abord en Asie et surtout en Chine.
Le problème c'est que les milieux de la finance et des investissements, trop souvent ne disposent pas de savoir industriel commercial et technicoscientifique suffisant pour discerner ce qui relève des nouvelles réalités exploitables et exploitées, des statistiques plus anciennes et le plus souvent révolues et rumeurs et de les distinguer des rêves scientistes économiquement trop peu réaliste

Projet pour lequel je dispose d'une experience industrielle et commerciale deeptech approfondie, doublée d' une nouvelle expertise scientifique reconnue dans les mêmes domaines , qui a été développée plus récemment et avec des moyens plus inhabituels.

Y a t-il d'autres moyens d'y parvenir que ceux proposés par un formalisme trop dogmatique technocratique et trop étriqué?

Merci de me le faire savoir
a écrit le 03/11/2020 à 16:56 :
Les puits classiques ou de schiste sont différents, il faut des prix élevés du pétrole pour que les seconds soient rentables. Y a des puits amortis dans les pays producteurs où le pétrole coûte 5€/baril, le reste est pur bénéfice (3 à 5$ c'était pas le prix avant le choc pétrolier ? Très raisonnable pour chauffer les maisons passoires thermiques), aux USA ça doit être pareil avec les puits actifs anciens.
Du pétrole y en aura toujours un peu, il faut justement le ménager pour durer des siècles, la chimie en a besoin (déformation professionnelle).
Dommage de le brûler pour ses propriété énergétiques (avec 1L gazole je fais 25km, on peine à remplacer un liquide si performant, même avec de lourdes batteries).
a écrit le 03/11/2020 à 12:29 :
On ne peut pas raisonner avec la disparition totale de cette formidable énergie, c'est juste la stupide pensée binaire qui ravage l'idéologie néolibérale actuelle, idéologie de la cupidité des mégas riches, il est bien évident que le pétrole sera toujours utilisé.

Et même nous nous apercevrons que moins il y aura de spéculation sur ce produit, moins les financiers vont s'y intéresser et plus il sera innovant et vertueux. Moins les aliénés vont s'y jeter après et plus nous y gagnerons tous.

Partout où quelque chose ne va pas, quelque chose est trop gros" Kohr

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