Comment reconvertir les interfaces ville-port à l'ère numérique

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Flavio Tejada.
Flavio Tejada. (Crédits : DR)
Depuis la fin du XXe siècle, la reconversion des espaces entre villes et ports a connu plusieurs étapes positives. Et les futurs aménagements devraient renouer avec l'esprit qui a animé l'organisation dynamique des villes-ports au XIXe siècle. Par Flavio Tejada (1), directeur associé d'ARUP.

Les interfaces ville-port ont toujours été, par nature, des espaces frontières. Des espaces situés entre ville et port, entre terre et mer, entre local et global. Cette identité frontalière constitue un attrait pour les activités économiques, ces territoires étant, de par leur nature, des lieux animés, propices aux échanges de biens, à la circulation des personnes, aux flux des capitaux et au partage des idées.

Les pionniers

Les premières grandes opérations de reconversion des fronts portuaires répondaient aux besoins des villes de déplacer les activités portuaires hors de la ville. Les limites de la ville ont ainsi été récupérées à des fins purement urbaines. Le transfert des activités logistiques a libéré des terrains, appelant à la création de lieux, ou « Place Making ». Ces premiers aménagements ont permis la mise en place de nouveaux environnements urbains.

En 1992, Barcelone, ville olympique mise en beauté par Oriol Bohígas, confond le port et la ville. De nouvelles promenades maritimes sont aménagées, la mobilité urbaine se réinvente (création d'autoroutes côtières souterraines) et de nouvelles activités tertiaires basées sur la mixité des usages (équipements récréatifs, hôtels, commerces, services publics, etc.) font leur apparition.

À maintes reprises, les grandes manifestations internationales telles les expositions universelles ou mondiales modifient le paysage urbain. Le cas de Gênes en est une illustration. Renzo Piano intervient dans la reconversion du bord de mer et réalise de grands équipements urbains, dont un vaste aquarium, qui transforment le waterfront en pôle d'attraction.

Ce modèle sera reproduit pour d'autres opérations, à différentes échelles. L'aménagement des interfaces ville-port devient un phénomène mondial. Sont ainsi articulés des modèles à diverses échelles, comme à Viana do Castelo où les réalisations de Souto de Moura et Alvaro Siza témoignent de la qualité de l'architecture portugaise.

La valeur foncière des terrains portuaires : changement de cap

À l'étape suivante du processus, Puerto Madero à Buenos Aires fait figure de référence mondiale. L'architecte Cesar Pelli propose ici un nouveau modèle d'aménagement portuaire : outre l'intégration de composantes mixtes, comme les activités de plaisance, le projet combine un établissement public (université) et des usages tertiaires (équipements récréatifs, restaurants, commerces, bureaux). Des logements sont également prévus.

Il ne s'agit plus seulement de doter la ville d'un espace dédié aux activités tertiaires et culturelles, mais de créer un nouveau quartier. C'est un changement de cap radical. Cette nouvelle vision influe sur la valeur foncière des terrains portuaires, et les principaux acteurs du territoire (publics et privés) y voient la possibilité de « reconvertir » les terrains dégradés en quartiers de revitalisation urbaine.

La moindre utilisation du foncier périphérique et la mise en valeur du cœur de ville constituent un réel avantage. La régénération de la Ría de Bilbao montre que des terrains industrialo-portuaires reconvertis peuvent servir de modèle de référence dans de nombreuses villes post-industrielles. Dans les années 1980, l'état de ce site qui, durant plus d'un siècle, a abrité des activités industrielles polluantes et celui des anciens quais portuaires révèlent clairement que la communauté urbaine de Bilbao traverse une crise sociale, environnementale et économique profonde. Un accord conclu entre tous les acteurs publics parvient à inverser le processus de détérioration. Les effets produits par la création du Musée Guggenheim ont été les mêmes que partout ailleurs où ce modèle d'aménagement a été appliqué : une nouvelle démarche s'impose, le « Pride Making », ou l'art de faire naître un sentiment de fierté collective.

Le XXIe siècle : un nouveau cadre pour la relation ville-port

Au XXIe siècle, la reconversion de l'interface ville-port fait l'objet d'une nouvelle interprétation. L'émergence de la ville numérique et la nouvelle société de la connaissance changent quelque peu la donne. La ville a besoin d'espaces à l'identité propre, locale. En ce sens, elle doit pouvoir disposer de sites où convergent les activités industrielles, technologiques, culturelles et sociales. Tout aussi essentiels sont les espaces ouverts à l'innovation, conçus spécifiquement pour l'échange des connaissances entre secteurs de pointe.

À Moscou, les anciennes zones industrielles et portuaires fluviales se transforment en secteurs dynamiques dédiés à l'art, l'architecture, la technologie et au numérique. Ces endroits se veulent des lieux de rencontres où les projets développés s'inspirent de l'expérience et des valeurs traditionnelles telles que le paysage portuaire. Des lieux d'expérimentation où les forces créatives peuvent s'exprimer. Des villes comme Santander ou Nantes se sont engagées dans cette voie. Un processus de transformation dans lequel solutions urbaines intelligentes et culture d'avant-garde vont de pair et à partir duquel les territoires en mutation s'insèrent dans l'économie de la connaissance.

La ville portuaire du futur tend à faire revivre l'essence du XIXe siècle : des espaces hybrides où il est possible de vivre, de créer, de coopérer, de se divertir et de voyager. Des espaces « future Proofing » où la ville et le port cohabitent, évoluent et s'adaptent, tournés vers l'avenir.

(1) Flavio Tejada est directeur associé d'ARUP, également directeur de Master « développement immobilier » à l'école d'architecture et de design de Madrid et par ailleurs, a été le rapporteur de la Conférence AIVP de Québec en juin dernier.

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