Constellation des conspirations

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Abdelmalek Alaoui, Chroniqueur
Abdelmalek Alaoui, Chroniqueur (Crédits : La Tribune)
Rupture(s). « Le contraire de la connaissance, ce n’est pas l’ignorance mais les certitudes. ». Ce raccourci saisissant du penseur Richard Benzine constitue sans doute la meilleure explication à la montée en puissance phénoménale des théories du complot depuis l’avènement du XXIe siècle. Plus que tout, l’être humain est en recherche de convictions car le doute, consubstantiel de la pensée, le rend anxieux. Cependant, plus que les « Fake News », la constellation des conspirations constitue le danger le plus prégnant pour les démocraties, car elles empêchent d’ancrer dans le réel les politiques publiques. Mais tout ceci ne raconte qu’une partie de l’histoire. Et si les théories du complot -nécessairement fausses- prospéraient grâce à une conjuration bien réelle ?

Il faut lire le livre de Rudy Reichstadt, « l'Opium des imbéciles ». Cet opus paru le mois dernier doit même devenir une lecture obligatoire pour lycéens. Pour la première fois, le fondateur du site conspiracywatch.info, qui estime que la « critique du complotisme est un sport de combat », s'est attaqué sans complaisance ni bien-pensance au phénomène conspirationniste, en démontant avec talents ses ressorts et mécanismes. Dénonçant cette « invraisemblable indulgence sur laquelle le complotisme, cette crédulité bêlante qui se prend pour de l'indépendance d'esprit, a pu et peut encore compter pour prospérer », Reichstadt fait œuvre de salubrité publique, en nous décomplexant vis-à-vis de tous ceux en face desquels, trop souvent, nous gardons un silence gêné ou poli, de peur de passer pour des réactionnaires. Et plus les théories du complot trouvent des adeptes et progressent, moins les gardiens de la raison s'expriment, de peur probablement de passer pour des esprits simples qui ne sauraient appréhender la complexité.

Le « mur de la peur » de la majorité silencieuse

Ne nous y trompons pas, c'est bel et bien le « mur de la peur » de la majorité silencieuse, mâtiné de cette nouvelle religion qu'est le politiquement correct sur lequel prolifèrent les thèses conspirationnistes. Si beaucoup d'entre elles, à l'instar du mouvement des « platistes » -ceux qui pensent que la terre est plate- comportent une espèce de charme suranné, la majorité d'entre elles comportent un objectif politique, celui de peser sur les opinions et de modifier leur manière d'appréhender les grands équilibres qui ont forgé l'histoire de la planète. Certains même ont pu jouer un rôle dans la dernière élection américaine, à l'instar du complotiste star Alex Jones et de son site infowars, d'où est partie la funeste thèse du « pizzagate » qui voulait relier la campagne d'Hillary Clinton à un réseau pédophile.

Le pire, c'est que beaucoup des théories conspirationnistes ont une portée politique sans le savoir et sans que leurs instigateurs n'aient une idée claire de l'objectif poursuivi. Il suffit en effet d'un concours de circonstances, d'une singularité, d'un événement inattendu, pour construire une thèse conspirationniste. Les réseaux sociaux font souvent le reste, offrant une plateforme inégalée à tous les esprits qui estiment que la vérité serait systématiquement cachée par une coalition de forces à la puissance inouïe et aux objectifs inavouables. Là aussi, c'est le besoin de trouver des réponses à des événements qui paraissent inexpliqués qui vient générer et faire proliférer les thèses du complot. Prenant à revers ce biais cognitif, l'ancien Premier ministre français Michel Rocard avait eu cette formule célèbre : « Toujours préférer l'hypothèse de la connerie à celle du complot. La connerie est courante. Le complot exige un esprit rare. »

« Toujours privilégier la connerie au complot »

Les faits étayent cette boutade. Un complot exige comme donnée essentielle le secret. Or, conserver un secret au-delà de deux personnes tient de la gageure. La deuxième condition pour la réussite d'un complot est un phasage précis afin d'influencer les différents protagonistes. Or, de manière empirique, l'on peut affirmer que les choses se passent rarement comme prévu dès lors qu'il s'agit de rapports humains. Souvent, ce qui n'était pas un complot à l'origine est décrit comme tel ensuite, dans une tentative de post-rationnaliser des éléments qui échappent à la raison. C'est sur ce double terreau des secrets non tenus et d'une trajectoire non maîtrisée que sont étouffées dans l'œuf la plupart des tentatives de complot, et que fleurissent paradoxalement les fantasmes...

Ceci constitue précisément le nœud gordien et le paradoxe de cette prolifération des conspirations. Car de vrais professionnels savent les exploiter, contribuant à un effet boule de neige. En effet, de nombreux services de renseignements surfent sur les communautés conspirationnistes pour y « injecter » du contenu visant à déstabiliser les adversaires des nations qu'ils servent. Partant du principe que même si un « mensonge répété mille fois ne deviendra pas une réalité », le matraquage d'un message- notamment auprès des populations les plus enclines à croire une vérité dite parallèle- influencera les comportements, et, in fine, les opérations de vote. De surcroit, le peu d'entrain des géants du net à contrer les « Fake News » et leurs inévitables corollaires conspirationnistes laisse à penser que les GAFAM ont intérêt à ce que ce mouvement mortifère continue sa progression. De là à y voir une conjuration pour que les peuples ne perçoivent pas la confiscation de leur cerveau par l'économie de l'attention, il y a un pas que l'on peut franchir aisément au vu des évolutions récentes.

Une conjuration des GAFAM ?

Disposant d'une force de frappe financière inégalée, d'une situation de quasi-monopole, et d'une armée numérique, les GAFAM peuvent légitimement être considérés comme à la tête d'une conjuration. A la différence de la conspiration, cette dernière repose sur une entente visant à la perpétuation d'une situation de domination, ayant pour centre de gravité la captation des données. Considérée depuis quelques années comme le nouvel « or noir », la Data est devenue l'alpha et l'oméga des stratégies de puissance articulées par les GAFAM. En connaissant de manière intime les données de leurs clients, les géants du net peuvent non seulement leur proposer des publicités ciblées, mais également des contenus visant à les maintenir dans leurs certitudes afin d'allonger leur temps d'activité sur les réseaux, maximisant ainsi les profits. En somme, une nouvelle aliénation silencieuse est en cours. Et il est d'autant plus difficile de la contrer que toutes les voix dissonantes doivent nécessairement passer par des canaux contrôlés par la Silicon Valley...

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Commentaires
a écrit le 05/11/2019 à 4:07 :
C’est rassurant moi qui croyait notre Président ignorant sur la chose sociale, maintenant on sait qu’il a la certitude de son inexistane!
a écrit le 04/11/2019 à 19:08 :
S il n' y avait pas eu le complot de la solution finale, un secret bien réel et bien gardé pendant des années, et des gens simple pour mettre en doute l'information officielle de l époque, qu en serait il aujourd'hui ?
Le complot c est l art de la guerre, et sauf erreur, cela fait 70ans que l on est en guerre économique, commerciale, culturelle, technologique et de modèle de développement, sans parler du culte.

Comment est on complice d une telle tribune?

En quoi les certitudes officielles nourrissent elles mieux la connaissance que les questionnements chuchotes?

N est il pas innacceptable de recevoir pour argument l incompétence ou l ignorance de certains responsables en regard des efforts financiers et de délégation de pouvoir consentis par une entité, un peuple?

La conspiration se nourrit du secret interdit a la différence du secret autorisé qui alimente la confiance. Dans notre société du cabinet noir institutionnel, il n' y pas de place pour l abrutissement inconscient, tout est a dessein.
a écrit le 04/11/2019 à 17:38 :
Ahurissant; abreuver le lecteur d'une démonstration très intello pour dénoncer la théorie du complot ( ce que n'arrêtent pas de faire les médias…) et terminer par la dénonciation d'un…complot ! il faut le faire. Si Alaoui veut des preuves tangibles du complot atlantiste sous l'égide des trois grandes officines US, (mais il le sait bien et il sait lesquelles) pas de problème, on peut même le faite officiellement, lors d'un débat. Chiche?
a écrit le 04/11/2019 à 15:05 :
Le problème est que le système bien pensant s'obstine à ridiculiser sans discernement tous les "complots", sans jamais chercher à les démonter, ni admettre qu'il a bien existé certains "complots" (ou assimilé). Du coup, tout ce que ce système réussi à produire est du scepticisme et tout ce qu'il dit est systématiquement assimilé à ... un complot !!


Sans être parano ni (trop) crédule, il faut admettre qu'il y a vraiment des choses bizarres. Exemple : en juin 2018, le jour de l'entrée en vigueur des 80km/h, sur la plus grande radio généraliste de France, le matin où le 1ier ministre est interviewé, début une série de reportage sur la sécurité routière à l'étranger. 1ier pays concerné : la Grande-Bretagne. Et bien la journaliste a réussi à faire une chronique ~2mn en insistant bien sur le fait que ce pays était 2ième en Europe en sécurité routière ... et en passant totalement sous silence que la vitesse sur les routes secondaires était de 60miles/h, soit 96km/h !!
Après ça, qu'on ne s'étonne pas de voir des complots partout ... !
a écrit le 04/11/2019 à 14:38 :
Au vue du constat que l'on peut faire des politiques et des économistes, disons que si l'idée de la conspiration n'est pas de faire le constat, politique, économique sociologique et sociétal, il est vrai que tout le monde du coup est conspirationniste !

Le jour ou ceux qu dirigent assumerons leurs responsabilités dans les évènements, disons qu'il y a aura moins de conspirationnistes, non?

Les gafams, pour moi ont moins d'importance que ceux qui les représentent et qui surtout facilite leur système d'exploitation de l'humain.
a écrit le 04/11/2019 à 11:14 :
Plus on en parle et plus cela semble vrai "grâce" a la participation de l'auteur, sans oublier l'effet mégaphone et répétitive des médias!
a écrit le 04/11/2019 à 11:07 :
Ce qui est étonnant, c'est d'appliquer ce raisonnement spécialement "au complot", alors qu'il existe bien d'autres sujets scientifiques qui dérogent "au principe de précaution"!
a écrit le 04/11/2019 à 11:00 :
Si nous ne voulons pas être dépouillés, vassalises, exploités, surveillés, lobotomises (ça, c'est déjà bien avancé), l'unique solution est de couper les fils qui nous relient aux GAFA, en gros, nous desarrimer des US.
Je sais,hélas, que nous ne le ferons pas, alors nous subirons.
Le seul espoir pour les générations à suivre se trouve à l'école, dans l'enseignement des valeurs universelles et par le développement du sens critique.
Là non plus c'est pas gagné, les géants du Net trustent le savoir en s'immiscant sournoisement dans les programmes et pratiques de l'école.
a écrit le 04/11/2019 à 9:08 :
IL n'y a pas de complot il n'y a que des convergences d'intérêts ajouté à la pathologie cupide.

Avec internet les gens se réveillent en plein cauchemar en hurlant, et cherchant à se rassurer tombent sur des bonimenteurs habituels, des mythomanes et autres personnes déséquilibrées que la manipulation oligarchique que nous subissons depuis très longtemps a complètement aliéné permettant ainsi à la classe dirigeante d'affirmer que nous sommes complotistes à remettre sa domination en question.

L'oligarchie européenne en déclin est devenue approximative, grossière, incompétente n'arrivant plus à cacher sa nullité à gérer les citoyens, son mépris total envers eux d'ailleurs et elle continue quand même à le faire alors qu'à l'époque d'internet c'était suicidaire. Tout le monde les voit mais chacun à son interprétation du truc reposant bien souvent sur une profonde peur subjective mais c'est nouveau et ce n'est pas à notre réveil que nous sommes au meilleur de nous mêmes !

JE fais partie de ces gens qui parlent du véritable système, il y a 20 ans sur internet nous autres étions traité de fous, de mythomanes, de paranoïaques et complotistes, actuellement on ne fait que dire d'une autre façon ce que la plupart des gens pensent. Et les médias au lieu d’essayer d'instrumentaliser cette nouvelle manne d'information, incapable de s'adapter car paramétrés à nous manipuler pour rien, ne fait que s'y opposer se discréditant à chaque fois un peu plus.

Donc des citoyens qui se réveillent et une oligarchie complètement endormie ne peuvent que générer un désordre structurel profond que notre classe dirigeante ne fait qu'accentuer à continuer de nous cacher ce que nous voyons de mieux en mieux. Hier encore sur LCP, un débat passionnant entre penseurs dans lequel ils étaient au final tous d'accord sur le fait que c'est la finance qui gouverne le monde et pourtant on continue de nous parler de démocratie. Comment voulez vous que les gens se sentent sereins face à ces mensonges, ou plus précisément non divulgations des multiples vérités de ce genre ?

LE déclin c'est long surtout vers la fin.
Réponse de le 04/11/2019 à 17:44 :
Vous avez bien raison et il y a de quoi être bien blasé…Alaoui est dans ce cas, un affidé, un porte parole "aux ordres" (et bien rémunéré) du sytème.
Réponse de le 05/11/2019 à 9:33 :
@ didier bernadet

Heu... visiblement vous n'avez mais absolument rien compris à mon commentaire ! L'avez vous lu au moins ?

Signalé pour hors sujet, mais c'est pour votre bien hein...

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