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De la servitude post-confinement, de la Boétie à Hayek

André Yché

Publié le 06 octobre 2022 à 06:19 - Mis à jour le 07 octobre 2022 à 12:57

André Yché

Photo d'illustration

DR

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OPINION. La réédition, richement commentée, du Discours de la servitude volontaire (1) de La Boétie offre un éclairage fort opportun sur les effets durables, sur notre société, des longs mois de confinement endurés en 2020/2021 ; pour percevoir toute la portée de cette œuvre majeure du XVIe siècle et l'extraordinaire modernité de la pensée d'un auteur de dix-huit ans, il est utile de la rapprocher de La route de la servitude de Hayek, mais aussi des réflexions de Hegel, de Honneth et de quelques autres, relatives à la reconnaissance sociale et à l'estime de soi. Par André Yché, Président du...

... nseil de surveillance chez CDC Habitat.

Ecrit autour de 1548, l'ouvrage n'est publié qu'en 1574, deux ans après la Saint-Barthélemy, à l'initiative d'un parti protestant, les « Monarchomaques », hostiles à l'absolutisme royal et qui plaide pour une « république monarchique » dirigée par une élite aristocratique. Ainsi, c'est « le pouvoir tyrannique d'un seul » qui est visé, mais loin des attaques pamphlétaires, la thèse du jeune auteur est d'une profondeur qui renvoie, sur ce sujet, aux Confessions de Saint-Augustin.

En synthèse, c'est la passion des dominés pour la soumission, ou du moins l'acceptation, par le plus grand nombre, de la domination d'un seul qui fait le tyran. S'adressant au peuple (qu'il distingue de la « populace ») notre jeune aristocrate l'interpelle : « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres », car à ses yeux, c'est le dominé qui est à l'origine du pouvoir tyrannique.

Pourquoi en est-il ainsi : par la force de l'habitude, par le confort de l'irresponsabilité que procure l'obéissance, par l'attrait de menues récompenses et surtout, par le « ruissellement » de la tyrannie grâce auquel, en s'appuyant sur quelques favoris, le Prince dispose de la moitié du peuple pour l'aider à opprimer l'autre moitié ! La plupart des victimes de l'oppression sont, de fait, les tyrans de leurs semblables !

Au-delà de circonstances fort différentes, on retrouve ici tout le fond de l'argumentation de Friedrich Hayek dans sa critique de la dérive de l'étatisme vers le totalitarisme, dont il voit les prémices dans le centralisme, fût-il « démocratique » et dont il perçoit la tentation à travers les théories de son grand ami Keynes. Il trouve les mêmes motivations que La Boétie, tout particulièrement l'attrait du fonctionnariat, pour expliquer l'adhésion croissante des « masses » à l'autoritarisme de l'État : Tous parlent de liberté, mais la plupart adorent servir ! Ainsi disait Vergniaud, député Girondin (pour sa perte !) pendant la Révolution libérale :

«Les tyrans ne nous paraissent grands que parce que nous sommes à genoux».

Ainsi, « la servitude volontaire » moderne consiste à s'en remettre entièrement et définitivement à l'État, ou au FMI, ou à la Banque Mondiale, pour vivre, faute d'exister.

Contre l'asservissement, la seule protection réside dans l'estime de soi. C'est le sens du travail d'un pilier de l'« École philosophique » de Francfort, Axel Honneth, « compagnon de route » d'Habermas, que de démontrer que l'« estime de soi », en tant que mise en conformité de la manière dont on se perçoit et du système de valeurs auquel on adhère, ne peut qu'être le produit de la reconnaissance sociale. En d'autres termes, c'est l'acceptation, par la société, d'un individu en tant que membre actif et productif, qui permet à ce dernier d'accéder à l'estime de soi.

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Hegel, déjà, aboutissait à une conclusion analogue en soulignant que la seule reconnaissance véritable était celle que pouvait accorder l'État en attestant de la conformité de l'individu à l'ordre rationnel instauré par le souverain lui-même : en d'autres termes, la condition de la reconnaissance sociale, et donc de l'« estime de soi », c'est l'acceptation de l'ordre établi par l'autorité souveraine, c'est-à-dire l'intégration dans la communauté nationale.

Telle est l'origine de malaises durables : lorsque certains groupes ethniques ou des communautés sociales minoritaires sont, tout au cours des siècles, considérés et traités par leurs maîtres comme de simples objets de commerce, une culture servile tend à s'instaurer au-delà même de toute émancipation formelle, rendant difficile la reconstruction d'une « estime de soi » en tant qu'individu libre et responsable, capable de subvenir à ses besoins sans recourir à cette fin à l'État, au FMI ou à la Banque Mondiale. Cet héritage, il faut le prendre en compte pour, un jour, parvenir à le solder.

Et lorsque tout au long de mois de confinement, les relations interindividuelles se distendent, réduisant drastiquement les occasions de reconnaissance sociale, tandis que l'État qui, jusque dans la vie intime, s'affirme en tant que protecteur et père nourricier, volens nolens, les conditions d'un retour à la « servitude volontaire » sont rétablies.

Dans ce contexte, la seule issue consiste à convaincre les nouveaux « Robinson » qu'existent une multitude de « Vendredi » aux yeux desquels ils sont utiles, voire indispensables, à la condition d'être « socialement productifs ». Comment y parvenir ? Par la délégation de responsabilité, sans complaisance ; par l'offre de formation :

«Vous êtes utile là où vous êtes, mais vous pouvez progresser pour être en mesure de contribuer à notre avenir et au vôtre par la même occasion. Suivez telle formation, vous avez le potentiel pour réussir et notre entreprise est disposée à miser sur vous. Acceptez de suivre ce cursus et, à l'issue, nous nous reverrons pour parler de vos nouvelles missions et redéfinir vos objectifs».

Il reste, bien sûr, à trouver les mots selon les circonstances et le public. Un exemple ?

18 h - Briefing des 120 mécaniciens de piste, rassemblés sur le tarmac.

«La colonne ennemie descend du Nord plus vite que prévu pour s'emparer de la capitale. Si elle atteint son objectif, il sera beaucoup plus difficile et coûteux pour nos camarades de l'en chasser.Notre dernière chance de l'arrêter, c'est de la surprendre au lever du jour, lors du franchissement du fleuve, au nord des faubourgs.Décollage demain à 6 h de tous les appareils disponibles. Ils doivent être prêts à 4 h, pleins effectués, canons armés, bombes et missiles montés.Les cuisiniers distribueront des sandwichs et du café pendant toute la nuit, et je passerai régulièrement parmi vous pour vérifier que tout va bien. Entre-temps, je resterai au dispersal jusqu'au décollage du dernier appareil.Et maintenant, tous en piste. À vous de jouer ! Nous préparons la « chevauchée des Walkyries !»

Un frisson de résolution parcourt l'assemblée, balayant les doutes et les réticences. Deux éclopés, évadés de l'infirmerie, se glissent dans les rangs ; l'esprit d'équipe est à l'œuvre. Tous volontaires, ni maîtres, ni esclaves !

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(1) Étienne De la Boétie « Discours de la servitude volontaire », éditions Klincksieck, 174 pages, 21 euros.

André Yché

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