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Hommage à un Saoudien modéré

Michel Santi (*)

Publié le 02 mars 2021 à 07:02

Ahmed Zaki Yamani

Photo d'illustration

Reuters

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CHRONIQUE. Le cheikh Ahmed Zaki Yamani, ministre du Pétrole de longue date d'Arabie saoudite et visage public de l'embargo pétrolier de 1973 qui a ponctué le nouveau rôle du pays en tant que superpuissance du marché pétrolier, est décédé. Retour sur une figure emblématique du marché pétrolier. Par Michel Santi, économiste. (*)
« L'âge de pierre ne s'est pas terminé, car le monde fut à court de pierres, comme l'âge du pétrole verra sa fin bien avant que le monde ne soit à court de pétrole ».

Illustration de la lucidité du Sheikh Yamani, décédé il y a quelques jours et qui fut ministre du Pétrole du Royaume Saoudien de 1962 à 1986. Durant toute cette période record au cours de laquelle il servit fidèlement son pays, Yamani - un des hommes les plus influents du monde à cette époque - fit en toutes circonstances preuve de raison et de modération en dépit de son influence considérable au sein d'une OPEP (Organisation des Pays Exportateurs Pétroliers) alors au faîte de sa puissance.

Un« Swing producer »

Une de ses priorités était de continuer à honorer le pacte conclu en 1945 entre le Président Franklin D. Roosevelt and le Roi Abdulaziz ibn Saud, fondateur de la dynastie saoudienne, en vertu duquel le Royaume s'engageait à devenir le fournisseur privilégié en pétrole des Américains - à des tarifs réalistes - en contrepartie de leur protection. Avec la bénédiction et le soutien US, cet accord consacrait ainsi l'Arabie Saoudite comme premier exportateur mondial, mais également comme « swing producer » stratégique par excellence dont la mission était de varier sa production de telle sorte que les prix n'atteignent jamais des niveaux suffisamment élevés susceptibles d'encourager l'ouverture de nouveaux puits à travers le monde. Ces responsabilités qu'il n'hésitait pas à endosser firent de lui la bête noire et l'ennemi à abattre aux yeux des nationalistes arabes et des organisations palestiniennes qui parvinrent à le kidnapper, par Carlos interposé, en 1975 dans le cadre d'une réunion de l'OPEP à Vienne. Il fut également la cible secondaire - mais s'en sortit indemne - de l'assassinat (toujours en 1975) du Roi Fayçal dont il était aux côtés quand il se fit tuer par un de ses neveux. Très proche de Fayçal, ce fut Yamani qui lui suggéra, dès son accession en 1962 au poste de ministre et de conseiller privilégié, d'abolir l'esclavage dans le Royaume. C'est également ses talents de négociateur et son esprit d'initiative qui permirent au Royaume de prendre unilatéralement en 1973 le contrôle d'Aramco, première compagnie pétrolière mondiale, avant de la nationaliser entièrement en 1980.

Un "Hamlet sans le Prince"

Avec le Roi Fahd, successeur de Fayçal, les incompatibilités furent difficiles à masquer jusqu'à son limogeage en 1986. Le Sheikh Yamani s'était en effet d'une part opposé à son Roi pour avoir ignoré ses instructions répétées consistant à faire monter les prix du pétrole. Mais, désaccord plus fondamental encore, Yamani était philosophiquement contre les échanges pétrole contre Boeing 747 ardemment souhaités par Fahd. Le Sheikh partait du principe qu'un tel troc d'une valeur de plus d'un milliard de dollars de l'époque affaiblirait la structure des prix du pétrole à l'échelle mondiale car l'Arabie devait augmenter substantiellement sa production pour honorer un tel contrat, et encouragerait ainsi d'autres producteurs à faire de même. Yamani - personnage élégant  - apprit donc très inélégamment son renvoi par voie de presse à l'issue d'un marathon de négociations de l'OPEP ayant duré 16 heures à Vienne.

Intellectuel subtil, charismatique, voire charmant, j'eus le plaisir de rencontrer et de côtoyer en 1975 et en 1976 ce francophone accompli alors que j'habitais en Arabie Saoudite dans le cadre des fonctions de mon père qui était alors l'attaché de presse auprès de l'Ambassade de France. Il était - et reste à ce jour - un des rares Saoudiens à respecter la presse qui le lui rendait du reste très bien. Pour preuve le correspondant de l'époque du Financial Times Richard Johns qui refusait de démarrer les conférences de presse de l'OPEP sans lui, et qui confia après son renvoi que « l'OPEP sans Yamani était devenue comme Hamlet sans le Prince ».

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(*) Michel Santi est macro-économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales. Il est fondateur et directeur général d'Art Trading & Finance.
Il vient de publier « Fauteuil 37 » préfacé par Edgar Morin. Il est également l'auteur d'un nouvel ouvrage : « Le testament d'un économiste désabusé ».
Sa page Facebook et son fil Twitter.

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