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L'assurance indolore ne sera bientôt plus qu'un souvenir

Laurent Philonenko, Yves Bamberger, Laurent Gouzenes, Pierre Haren, Christian Deutsch

Publié le 12 septembre 2024 à 06:17 - Mis à jour le 12 septembre 2024 à 11:45

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OPINION. Indépendamment des points de vue sur le changement climatique et ses causes, les assureurs sont confrontés à des sinistres naturels en forte croissance. Cela ne peut avoir qu'un effet négatif sur les coûts encourus par les particuliers, et sur le volume des risques non assurés, qui ne peut que croître, au point de poser des problèmes économiques et de société majeurs, expliquent Laurent Philonenko, Yves Bamberger, Laurent Gouzenes, Pierre Haren, Christian Deutsch.

L'assurance est depuis des siècles un mécanisme essentiel de l'économie. Parmi ses champs d'intervention, l'industrie propose à la population une protection de son patrimoine immobilier. En France, ce patrimoine immobilier représente environ 8.600 milliards d'euros, et à peu près 60% du patrimoine total des Français. Pour les propriétaires les plus modestes, le logement constitue une part encore plus importante de son patrimoine, rendant le risque d'autant plus critique à assurer.

L'assurance des biens immobiliers joue un rôle au-delà de la protection financière du propriétaire : légalement indispensable pour les locataires et co-propriétaires, elle conditionne l'octroi de prêts, et donc soutient le marché immobilier et l'économie qui y est attachée : construction de logements neufs, financement, réparations, etc.
Jusqu'à présent, l'assurance multirisque habitation (MRH) ne posait pas trop de problèmes. Les primes pouvaient sembler élevées, et pour les biens de haut de gamme, trouver un assureur avec des tarifs raisonnables, demandait un peu de recherche et de négociation. Dans l'ensemble, il n'y avait pas trop de tension sur le marché.
Le changement de climat crée des risques nouveaux et majeurs.

Cependant, un bouleversement considérable s'annonce, lié au risque climatique croissant et à des sinistres très coûteux. La sinistralité climatique est passée de 3,7 milliards d'euros par an en 2010-2019 à 6 milliards d'euros par an en 2020-2023. Quelques données nous informent du changement.

Premièrement, la violence et la fréquence des phénomènes météorologiques extrêmes augmentent, aussi bien en France qu'à l'étranger.

En France, la sécheresse, les feux de forêt, les épisodes de grêle, les inondations et les tempêtes ont à plusieurs reprises frappé différentes parties du territoire avec une intensité inhabituelle. Les inondations dans le Pas-de-Calais résultent d'une pluviosité incrémentale de 15 à 30% par rapport au passé. L'année 2023 a vu 42 jours de canicule, contre une moyenne de 2 avant 1989. La tempête Ciaran s'est abattue sur la Bretagne avec des vents de 150 à 200km/h (207 km/h à la pointe du Raz), et des vagues atteignant 21 m. On peut aisément qualifier ces évènements d'inhabituels et violents, même si les dégâts humains sont restés limités, à la différence des dégâts matériels considérables pour les habitations.

À l'étranger, 2023 a vu une vague de chaleur en Asie du Sud-Est et en Chine avec un record à 52,2 C à Sanbao ; des pluies diluviennes en Lybie après la tempête Daniel avec 4.300 décès liés à l'événement ; de la neige à Los Angeles entraînant une interruption de l'électricité pour 120.000 personnes ; le cyclone Freddy en Afrique du Sud-Est entraînant 1.100 morts directes et 500.000 personnes déplacées ; une tempête de sable à Beijing avec un niveau de particules de 1.667 mg/m3 alors que la norme de l'OMS est de 45 mg/m3 ; le cyclone Mocha au Myanmar avec des vents de 250 km/h ; le typhon Mawar aux Philippines avec des vents de 289 km/h ; et l'ouragan Otis à Acapulco avec des vents à 270 km/h avec une pointe à 329 km/h (alors que la prévision était de vents autour de 100 km/h).

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Tous les territoires ne sont pas touchés de la même manière

La France est dans une position relativement privilégiée du fait de sa géographie avec des grandes villes épargnées. Les inondations se produisent plutôt dans des villes petites ou moyennes, au bord de rivières, plutôt que dans les grandes villes au bord de grands fleuves.

La topographie dicte le type de risque et d'impact, tel qu'éboulements et glissements de terrains en montagne, incendies dans les régions chaudes et sèches du sud, inondations dans les plaines, tempêtes dans les régions de la façade atlantique.
Les tarifs des assurances MRH sont déjà très différents d'une région à l'autre, d'après une étude récente de meilleurtaux.com : la Lozère est bien plus abordable que les Bouches du Rhône.

Mais tous les usagers verront leurs primes d'assurance augmenter... quand ils pourront s'assurer.

D'après France Assureurs, en 2022, la part en montant des sinistres relatifs à la garantie TGN (Tempête Grêle Neige) s'élève à 34 %, contre 12 % en 2021. Le ratio sinistres/primes de la garantie TGN s'élève à 254%, ce qui veut dire que cette assurance est très lourdement déficitaire alors qu'elle était largement bénéficiaire en 2021. Le coût moyen du sinistre TGN a augmenté de 81% entre 2021 et 2022. Ces indicateurs sont très inquiétants en ce qui concerne l'équilibre financier des assureurs et leurs politiques de primes, qui ne peuvent qu'augmenter.

Les conséquences des sinistres climatiques vont devenir plus visibles

Si le risque le plus visible est celui des dégâts matériels, il n'est pas le seul. Un sinistre de grande échelle génère des déplacements de population de plus en plus difficiles à gérer. Les migrations de personnes sont le plus haut risque conséquentiel identifié par France Assureurs dans sa prospective 2024, qui considère maintenant les risques environnementaux comme les plus sévères.

Les méga risques, tels que tremblements de terre, explosions volcaniques ou autres, sont déjà inassurables et personne ne s'en préoccupe véritablement.

La crise de l'assurance est prévisible

Les compagnies d'assurance et de réassurance vont très probablement faire face à une crise sans précédent. L'étendue des destructions engendrées par les vents extrêmes, les inondations et les dégâts aux infrastructures peuvent entraîner une avalanche de demandes d'indemnisation, et mettre à rude épreuve la capacité financière et opérationnelle de ces institutions.

Déjà dans le Nord - Pas-de-Calais, les inondations répétées ont conduit les politiques à accuser les assureurs de manque de solidarité. Se pose ainsi la question fondamentale du rôle des assurances, sociétés en majorité privées et donc avec des obligations de profit, dans un contexte ou un nouveau partage du risque est nécessaire. Notons que la CCR (Caisse Centrale de Réassurance) bénéficie d'une garantie de l'état, ce qui n'est pas le cas dans tous les pays ; mais la CCR ne peut couvrir tout le marché MRH et les réassureurs privés (Axa Re, Swiss Re, etc.) ont une place importante dans le fonctionnement de l'assurance. Ces derniers vont également être mis à l'épreuve - dans un système de risques partagés, quand il y a plus de sinistres plus onéreux, tous les acteurs sont touchés. La réévaluation des risques et des primes est inévitable, ce qui aura des répercussions sur le coût de l'assurance pour les années à venir.

Les défis sont multiples et complexes. Tout d'abord, l'ampleur des sinistres dépasse de loin les prévisions les plus pessimistes : sur la période 2020-2023, le coût des sinistres climatiques pour les assureurs est supérieur de 18 % à la prévision établie par France Assureurs en 2021 à l'horizon 2050. Les modèles actuariels, basés sur des données historiques, n'avaient pas anticipé une telle accélération.

Une nouvelle logique d'évaluation des risques peut reposer sur une estimation des risques et dégâts futurs ; une telle approche, compréhensible au premier abord, marquerait un changement majeur dans la perception et l'utilisation de l'assurance.
De plus, la nature interconnectée des dommages, touchant à la fois les habitations, les entreprises, les infrastructures de transport et les sites culturels, complique l'évaluation des sinistres. Dans de nombreux cas, les équipes d'experts en sinistres sont débordées, et le processus d'indemnisation est ralenti par la difficulté à accéder aux zones sinistrées, toujours en proie au chaos des jours suivant la catastrophe. Les sinistrés, déjà éprouvés par la perte de leurs biens, de leurs entreprises ou de leur logement, se retrouvent confrontés à des délais d'attente prolongés pour obtenir une indemnisation, accentuant leur détresse, comme en témoigne la situation actuelle en France.

Cette interconnexion des risques et leur concentration dans des zones géographiques (en cas d'inondation, toutes les maisons de la rue ou du quartier sont sinistrées) demandent des réponses nouvelles.

Le futur de l'assurance : nouveaux modèles économiques, et prévention renforcée.
Face à cette situation, le secteur de l'assurance est contraint de repenser ses modèles. L'intégration de scénarios de climat extrême plus réalistes et la diversification des fonds de réserve deviennent des priorités absolues. De même, l'accent est mis sur l'innovation, avec le développement de nouvelles solutions d'assurance, comme les obligations catastrophes ou les assurances paramétriques, qui permettent une indemnisation rapide basée sur l'occurrence d'un événement prédéfini plutôt que sur l'évaluation des pertes.

Parallèlement, les compagnies d'assurance militent pour une action collective visant à renforcer les infrastructures urbaines et à accélérer la transition écologique, dans le but de réduire la vulnérabilité des villes aux événements climatiques extrêmes. Les hypothèses sont peut-être un peu timides par rapport aux évènements potentiels, mais c'est un début prometteur.

Elles s'engagent également dans des initiatives de sensibilisation auprès des pouvoirs publics et des particuliers sur l'importance de la prévention et de l'adaptation face au changement climatique. Ceci est vrai pour les particuliers également : si l'assurance est trop chère, voire impossible à obtenir, ne vaut-il pas mieux investir dans la prévention, quitte à déménager de manière spontanée et proactive, plutôt que risquer de tout perdre ?

Il n'y a qu'à prendre l'exemple de la Californie, où personne ou presque n'est assuré contre l'inévitable tremblement de terre, pour des raisons strictement financières : certes des assurances sont disponibles, mais avec des franchises énormes, donc des remboursements qui ne permettent pas, et de loin, de reconstruire. Notons que State Farm, un des plus grands assureurs en Californie vient d'annoncer le 29 juin 2024 des augmentations de primes de 30 à 50%, compte tenu de la montée des sinistres et de la baisse de ses réserves financières.

La transition sera difficile et coûteuse pour les assurés

Comme dans toute crise annoncée, le choix des options sera déterminant pour en assurer la gestion.

La seule certitude est que l'assurance sera de plus en plus chère, en augmentation bien plus élevée que l'inflation, et que les couvertures de sinistres seront plus restrictives. L'assurance indolore ne sera bientôt plus qu'un souvenir, avec les conséquences économiques et de société associées. Il est temps de se pencher sérieusement sur le sujet, au risque de briser des tabous. Les assureurs ont pour métier l'évaluation du risque, et ils sont en première ligne pour réagir au changement - indépendamment des débats sur le climat et la décarbonisation.

Laurent Philonenko, Yves Bamberger, Laurent Gouzenes, Pierre Haren, Christian Deutsch

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