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Le juste prix du carbone : cinq questions à l’économiste Nicholas Stern

Jennifer Gallé

Publié le 21 novembre 2017 à 08:27 - Mis à jour le 21 novembre 2017 à 12:48

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Instaurer une tarification carbone cohérente constitue un élément clé de la lutte contre le changement climatique. Par Jennifer Gallé, The Conversation.

THE CONVERSATION - Deux ans après l'Accord de Paris sur le climat, quels sont selon vous les développements notables dans la lutte contre le changement climatique ?

NICHOLAS STERN - Au cours de ces deux années, les changements notables observés dans les technologies liées à la production, au stockage et au transport de l'énergie se sont poursuivis, à l'image de la baisse continue du coût des énergies renouvelables. Des pays émergents, comme la Chine et l'Inde, ont pris des mesures fortes. Ces pays, qui jouent désormais un rôle majeur dans l'économie mondiale, démontrent que la transition vers une économie à faibles émissions de carbone peut s'accompagner d'une croissance forte et inclusive.

Du fait des problématiques de transition énergétique et de pollution atmosphérique, de nombreuses villes expriment la volonté de devenir des lieux de vie et de travail attractifs. Et les atermoiements américains n'ont pas découragé le reste du monde, bien au contraire : quand Donald Trump a annoncé, en juin, son intention de retirer les États-Unis de l'Accord de Paris, les autres pays ainsi que certains États et villes américaines ont manifesté leur ferme intention de s'y tenir.

La tarification du carbone est devenue un enjeu central de cette bataille. Pourquoi ?

Il est primordial que les marchés envoient des signaux sur les coûts si l'on veut qu'ils orientent positivement l'action économique, en induisant une allocation efficace des ressources. Cela signifie que le prix des biens, des services et des activités doit refléter leurs coûts réels, y compris ceux qu'ils infligent à autrui du fait des dégâts qu'ils provoquent. En s'assurant que le prix des énergies fossiles reflète leurs coûts réels, les décideurs aident les marchés à fonctionner plus efficacement. Établir un prix du carbone est ainsi une mesure bénéfique à l'économie de marché. Les coûts du changement climatique sont potentiellement immenses : le calcul du coût sociétal du CO2 doit prendre en compte son impact dans le monde entier et sur les générations futures.

Dans votre dernier rapport, publié en mai, vous préconisiez un prix du CO2 entre 40 et 80 dollars la tonne en 2020, et entre 50 et 100 dollars en 2030. Comment êtes-vous arrivé à ces fourchettes de prix ?

La Commission de haut niveau sur les prix du carbone, que j'ai présidée avec le professeur Joseph Stiglitz, a été impulsée par la Coalition pour la tarification du carbone (CPLC) en novembre 2016 lors de la COP22 de Marrakech. La Commission avait pour mission d'étudier le rôle que la tarification du CO2 pouvait jouer, afin d'atteindre les objectifs de l'Accord de Paris sur le climat. C'est dans cette perspective qu'elle a calculé ces tarifs et proposé d'autres incitations et mesures.

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Ces fourchettes de prix sont fondées sur notre étude des expériences de politiques industrielles et sur les travaux des experts. Nous avons traité les données et les informations des entreprises dans l'optique de déterminer le niveau de prix qui affecterait leurs décisions. Nous avons également étudié des modélisations de changements de technologies et d'autres hypothèses agrégeant davantage de données. La Commission a pris acte du fait que le niveau pertinent des tarifs du CO2 varierait d'un pays à l'autre. Dans les pays à faibles revenus, par exemple, ce prix pourrait être inférieur aux fourchettes préconisées dans notre rapport, notamment parce que des mesures complémentaires seraient moins coûteuses et que les problèmes de redistribution et d'éthique peuvent être plus complexes qu'ailleurs.

On envisage aujourd'hui la tarification du CO2 principalement sous l'angle de la fiscalité via une taxe ou d'un marché de quotas. Pourquoi privilégiez-vous les taxes carbone ?

Les taxes et les marchés de quotas ont chacun leurs avantages dans la création d'un prix explicite du CO2. Les taxes sont sans doute plus faciles à gérer pour le législateur. Les systèmes de quotas permettent de cibler les réductions d'émissions, mais les prix qui en découlent sont incertains. À l'inverse, les taxes permettent d'appliquer directement un tarif, mais les réductions d'émissions sont, elles, incertaines. Dans certains cas, le législateur doit prendre en compte la perception différente que les ménages et les entreprises ont de ces quotas et de ces taxes.

Le rapport de la Commission souligne également que l'on peut tarifer le CO2 en intégrant un prix à la tonne théorique dans les instruments financiers et les mesures visant à promouvoir des programmes et des projets à faibles émissions de carbone. Il est pertinent de compléter une tarification explicite du CO2 par un tarif implicite dans les activités relevant du service public, et une tarification interne dans les entreprises. On doit aussi prendre en compte les subventions aux énergies fossiles qui constituent le prix négatif du CO2.

À ce jour, plus de 85 % des émissions de CO2 ne sont assujetties à aucune tarification particulière. Comment l'expliquez-vous ?

La Commission a pris acte du fait que 85% des émissions mondiales de gaz à effet de serre ne sont pas tarifées, et que les trois-quarts environ des 15% restant le sont à un prix inférieur à dix dollars la tonne. Néanmoins, la part des émissions tarifées augmente. Mais la tarification n'est pas le seul outil à prendre en compte. De nombreux pays ont ainsi pris des mesures et anticipent, par exemple, le moment où ils banniront les voitures à combustion (d'énergie fossile).

À mesure que les États élèveront le niveau de leurs contributions à l'Accord de Paris et les appliqueront, nous verront apparaître davantage de marchés du carbone.

Propos recueillis par Jennifer Gallé

___

Traduit de l'anglais par Julie Flanère et Bamiyan Shiff pour Fast for Word.

Devenu mondialement célèbre pour son rapport publié en 2006 sur les conséquences dramatiques, mais prévisibles, des changements climatiques, l'économiste Nicholas Stern intervenait le 2 novembre dernier à la 10e Conférence de l'Institut Veolia à Oxford (« Disponibilité des ressources dans un monde bas carbone »). The Conversation France l'a interrogé à cette occasion sur les récents développements de la transition de l'économie mondiale à l'heure du réchauffement climatique.

Par Nicholas Stern, Chair of the Grantham Research Institute, London School of Economics and Political Science  Interviewé par Jennifer Gallé, Chef de rubrique Environnement et Énergie, The Conversation France

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

Jennifer Gallé

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