Les enjeux de la réévaluation du rôle des territoires (1/2)

Dans une série de quatre contributions, André Yché, qui s'apprête à publier son septième ouvrage chez Economica, Nation et territoires, développe son point de vue sur la sortie de crise. Convaincu du rôle décisif de l'économie territoriale dans la reprise, l'auteur décrypte, en deux parties, les enjeux de la réévaluation du rôle des territoires, puis, en deux volets également, les conditions de la mobilisation des territoires. André Yché est Contrôleur général des Armées et président du Conseil de surveillance de CDC Habitat.

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André Yché :  Après dix-huit mois de crise sanitaire (...) il s'ensuit un certain engouement pour les villes moyennes, par rejet du modèle métropolitain.
André Yché : " Après dix-huit mois de crise sanitaire (...) il s'ensuit un certain engouement pour les villes moyennes, par rejet du modèle métropolitain." (Crédits : DR)

Après dix-huit mois de crise sanitaire, certaines mutations sociologiques se dessinent dont la portée n'est pas totalement prévisible. Il s'ensuit un certain engouement pour les villes moyennes, par rejet du modèle métropolitain et de ses contraintes spécifiques. Le développement du travail à distance encourage indubitablement ce mouvement. Pour autant, il est clair que la transformation du corps social de l'entreprise en système généralisé de sous-traitance interne à destination d'un réseau d'auto-entrepreneurs consultants, nouvelle forme du salariat, n'est guère concevable. La créativité par fertilisation croisée, la participation bottom-up compliquée par la régulation managériale des visioconférences, la déperdition de la communication informelle par le regard et l'expression corporelle sont autant de limites rédhibitoires à la dématérialisation des relations professionnelles. Ajoutons l'affaiblissement inéluctable de la représentation syndicale et, surtout, de la convivialité en tant que corollaire indispensable de l'esprit d'entreprise, il est difficile d'anticiper les conséquences sociales, économiques et politiques d'un système d'entreprise virtuelle.

D'ores et déjà, la destruction massive d'emplois tertiaires qui s'annonce (notamment dans les sièges des groupes) et dont la pandémie n'est que le révélateur (Samuelson dirait que l'informatisation est enfin perceptible dans les statistiques de productivité), dessine, combinée à l'appel de la province conçue comme la campagne aménagée (mais quel espace « naturel » ne l'est-il pas ?) d'autres modes de vie, combinaisons d'emplois publics et de « jobs »artisanaux, analogues à ceux de la proto-industrie rurale des XVIIIème et XIXème siècles.

L'avenir réside-t-il dans la juxtaposition d'une « hyper-modernité » et du Moyen Age, univers combinés dans un maillage de réseaux virtuels, mais sociologiquement disjoints ?

En réalité, les mois écoulés depuis mars 2020 ont surtout révélé des failles antérieures et ont accéléré la prise de conscience de certaines impasses ignorées jusqu'alors. Ainsi en est-il de l'insuffisante mobilisation des territoires dans le redressement national, dont l'urgence apparaît au grand jour, sans que les enjeux et les conditions de ce mouvement ne soient clairement explicitées. Symptôme d'un malthusianisme local qui revêt parfois les nobles habits de l'écologie, la baisse préoccupante de la construction résidentielle résulte du blocage, voire de l'abandon pur et simple de nombreux projets d'urbanisme, qui se combinent à la remise en cause de programmes, pourtant approuvés de longue date.

D'une manière générale, l'ampleur et la réalité de la reprise dépendent de la capacité de l'économie territoriale à susciter de nouveaux projets, générateurs d'emplois et de revenus. Telle est la seule voie permettant d'éviter le risque d'une « relance Potemkine » caractérisée par l'augmentation de la valeur des actifs immobiliers résidentiels et boursiers (avec l'inclusion de « goodwills » élevés dans les transactions), alimentée par l'afflux de liquidités dans les circuits bancaire et financier, sans production de ressources nouvelles (cash-flow) en retour.

                Les enjeux de la réévaluation du rôle des territoires (première partie)

L'enjeu économique : mobiliser les stocks d'actifs matériels et immatériels détenus par les collectivités afin de générer de nouveaux flux de revenus.

Les mutations de l'économie ont généré un processus de désaffection d'équipements industriels et commerciaux de toute nature et de taille variable, parfois en périphérie urbaine, souvent en cœur de ville. Ces actifs inexploités s'ajoutent aux conséquences des restructurations administratives, militaires et hospitalières qui ont produit maintes friches urbaines qui alimentent aujourd'hui un potentiel important de projets de reconfiguration urbaine, particulièrement complexe car parsemés d'habitat privé dégradé et, parfois, de résidences sociales délabrées et de copropriétés à réhabiliter.

Conduire une démarche d'urbanisme

L'enjeu consiste donc, au-delà des opérations réalisées dans les quartiers prioritaires de la ville par l'agence nationale pour la rénovation urbaine, à conduire une démarche d'urbanisme visant à reconvertir de multiples quartiers et « morceaux de ville » avec la double finalité de leur conférer une nouvelle fonction économique et de restaurer leur utilité sociale, c'est-à-dire d'engendrer un flux de revenus et d'emplois qui contribue à la prospérité générale.

Deux conditions essentielles se conjuguent pour adopter un programme qui constitue aujourd'hui un levier essentiel de la relance. D'abord, le développement urbain doit être réévalué en tant que ressort de performance économique globale ; ensuite, les actifs concernés doivent être considérés comme des leviers d'investissement productif et non comme des objets de spéculation financière.

En premier lieu, l'enjeu du développement urbain, notamment dans le tissu métropolitain, doit être perçu dans le contexte d'une économie tertiarisée qui repose désormais sur la qualité du facteur travail, c'est-à-dire, s'agissant de la constitution de la productivité globale des facteurs de production, sur l'attractivité du cadre de vie, composante aussi importante que le progrès technique dans la formation du « résidu de Solow ». Il n'est guère difficile de voir qu'en fin de semaine, la productivité d'une juriste, d'un informaticien ou d'une analyste financière dépendra indubitablement du temps passé dans les transports en commun, de l'offre de services à proximité du lieu de résidence, de la lisibilité de l'organisation de l'espace autour des lieux de vie et d'activité. En pratique, la haute technologie étant délocalisée et accessible dans toutes les métropoles mondiales, c'est d'abord la qualité de l'urbanisme qui déterminera leur attractivité relative. L'aménagement urbain n'est donc pas une simple question d'aménités, mais un vecteur essentiel de performance économique.

Mobilisation des actifs

En second lieu, les actifs, notamment fonciers, détenus par les collectivités publiques doivent être utilisés pour mobiliser de nouvelles ressources, de nature privée, pour alimenter des investissements importants, générateurs d'emplois et de cohésion sociale. Par conséquent, leur estimation au moment de leur apport aux projets de redynamisation urbaine doit être modérée, à partir de leur valeur d'usage actuelle, afin de susciter l'espérance raisonnable de rendement attendue par tout investisseur rationnel. En d'autres termes, les règles actuelles de disposition du domaine public après désaffectation et déclassement (ou du domaine privé des collectivités publiques, en pratique aligné sur le précédent) privilégient l'optimisation des produits de cession, c'est-à-dire la préférence pour l'immédiateté budgétaire. Dans les circonstances actuelles où l'impératif de la relance et le creusement de la dette publique (ainsi que ses conditions de refinancement, du moins en ce moment) relativisent l'objectif de maîtrise des comptes publics, un calcul économique, et non plus seulement comptable, doit conduire à prioriser l'impact à terme de la cession : les retours économiques et sociaux, et donc fiscaux, d'une opération équilibrée surpassent largement la réduction de valeur concédée en vue de permettre un projet de développement urbain. En d'autres termes, il importe de privilégier la dynamique de projet sur la comptabilité budgétaire rédigée en « partie simple ». Concrètement, tous les actifs immobiliers publics devraient être apportés gratuitement (ou pour une valeur modeste, voire symbolique) dans le cadre d'appels à projets privilégiant la qualité urbaine et environnementale, mais aussi l'utilité économique et sociale en tant que critère de sélection des lauréats.

Naturellement, d'autres actifs, immatériels, existent par ailleurs, souvent liés à l'histoire, aux traditions, à la culture locale. La valorisation de ces actifs, assimilables à des fonds de commerce, devrait obéir aux mêmes principes : l'investissement privé devrait être encouragé pour accroître le courant d'affaires, par exemple en exploitant la Cité de Carcassonne et son collier de sites « cathares », le Palais de Jacques Cœur à Bourges, le cœur historique d'Arles, en lien avec l'histoire du sillon rhodanien...

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