Les tensions géopolitiques et environnementales exigent des entreprises qu'elles contribuent à bâtir l'autonomie stratégique de l'UE
Philippe Naccache et Julien Pillot

L'amiral Rob Bauer (OTAN)
Reuters
Philippe Naccache et Julien Pillot

L'amiral Rob Bauer (OTAN)
Reuters
En creux, l'amiral Bauer pointe la nécessité que les entreprises européennes puissent poursuivre leurs activités en situation de conflit. Il rappelle également que dépendre de la fourniture de biens ou services, matières premières ou énergie, en provenance de puissances adverses nous place en situation de faiblesse relative et que les choix stratégiques et commerciaux de nos entreprises ne sont pas neutres au regard de la souveraineté et de la sécurité du continent.
Dans cette optique, et dans la droite ligne du rapport Draghi, il nous semble que les entreprises européennes ne devraient pas s'opposer au Green Deal, mais au contraire l'embrasser. L'autonomie stratégique du continent passe indiscutablement par le développement d'offres reposant au maximum sur de l'énergie et des ressources produites localement, combinant à la fois un haut niveau de productivité et de performance environnementale. Ce qui exige de mener de front deux chantiers.
Le premier chantier est celui de la réorganisation des chaînes de valeur, en lien avec la fragmentation du monde et les effets du changement climatique. Cette nouvelle donne géostratégique et climatique induit de nouveaux risques auxquels sont particulièrement exposées les entreprises ayant fortement recours à certaines ressources sous tension et/ou fournies par nos adversaires. Or, des outils tels que la matrice de Bailey (récemment reprise dans une note de la Banque de France) peuvent participer à la mesure de ces nouveaux risques et, de fait, à l'indispensable information des investisseurs.
Au-delà, les entreprises doivent désormais penser leurs politiques d'innovation « sous contrainte de ressources », à l'image de ce que Renault envisage à travers son projet de moteur électrique sans terres rares. En effet, il deviendra de moins en moins envisageable de sécuriser les approvisionnements venant de l'extérieur des frontières européennes, soit en raison de l'effondrement de la production liée au réchauffement (et donc à l'inflation qui s'en suit), comme on peut en apercevoir les prémices dans le cas du cacao, soit en raison de l'accaparation de certaines ressources par des intérêts capitalistiques étrangers, et potentiellement belligérants. Le risque d'embargo consécutif à la mainmise de la Chine, et à un degré moindre de la Russie, sur certains métaux critiques, n'est pas à prendre à la légère.
Les tensions géopolitiques et l'instabilité qui en résulte, ainsi que l'expérimente Orano au Niger, doivent nous amener à changer de stratégie et à privilégier, autant que possible, un approvisionnement local et le développement de nouvelles techniques de production adaptées. Là réside le second chantier : celui de la stimulation de la R-D. La recherche de l'autonomie stratégique et la politique du Green Deal suppose d'importants besoins de financement. À cet égard, la création d'un marché des capitaux européens est un impératif, à plus forte raison que les clean techs représentent un gisement de croissance et un levier de compétitivité considérables.
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Alors que l'Europe est déjà en voie de vassalisation numérique, il serait hautement préjudiciable de se laisser irrémédiablement décrocher sur ce terrain, à plus forte raison que la Chine et les USA adoptent des politiques agressives ayant clairement pour objectif la domination de ceux qui n'auront pas su faire. Pour s'en convaincre, il suffit de lire l'article de Brian Deese, ancien directeur du « White house National Economic Council », dans la revue Foreign Affairs, dans lequel il propose un plan Marshall des énergies renouvelables afin d'assurer le leadership américain...
Or, le risque de décrochage est tout sauf feint. L'Office européen des Brevets et la Banque européenne d'Investissement se sont récemment livrées à une recension des brevets déposées dans le secteur des clean techs. Un domaine dominé depuis 2017 par la Chine, après des années de leadership européen et japonais. Le recul est notamment particulièrement marqué sur le segment, pourtant crucial, des ENR et des capacités de stockage.
L'appel de l'amiral Bauer doit être entendu par les entreprises européennes et ne pas tout attendre des financements publics et des recherches universitaires. En cohérence avec le règlement 2024/152 (dit loi sur les matières premières critiques de l'UE), les entreprises doivent prendre leur part de cet effort stratégique. Au-delà des injonctions, cela nécessite une petite révolution de palais tant la règlementation technique, pour ne pas dire technocratique, aux effets pro-compétitifs de moins en moins perceptibles (ou partagés) s'est muée en habitus à Bruxelles. Faute de quoi, demander aux entreprises de se saisir du double questionnement portée par le responsable de l'OTAN, et à travers lui la construction d'une autonomie stratégique européenne plus réelle que fantasmée, restera un vœu pieu.
Philippe Naccache et Julien Pillot
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