Mexique/Etats-Unis et Maghreb/Europe : une profonde ressemblance
Jean-Louis Guigou
Jean-Louis Guigou
En positif, depuis l'accord de libre-échange nord-américain (ALENA 1994), le Mexique a créé en quinze ans deux millions d'emplois, et est devenu la quatrième plateforme mondiale de production automobile. Mais, en négatif, la dépendance de l'économie mexicaine s'est accrue : environ 80% des exportations du pays sont à destination de son voisin américain, qui a connu dans le même temps une accélération des délocalisations et de sa « désindustrialisation ».
En quelques semaines, les Mexicains et les Américains semblent avoir trouver un accord équitable. A titre d'exemple, dans le secteur automobile, les « règles d'origine » ont été améliorées dans l'intérêt des deux pays : d'un côté, la part des composants fabriqués dans les deux pays passe de 62,5 % à 75 %. Ceci exclut de recourir à des entrants à bas coût venant des pays du bloc asiatique. Cette mesure renforce, en définitive, l'interdépendance économique entre le Mexique et les Etats-Unis. D'un autre côté, 40% de la valeur d'un véhicule devraient provenir des centres de production où les salaires sont au minimum égaux à 16 dollars/heure ; ce qui pourrait favoriser le pouvoir d'achat des ouvriers mexicains, assurer la montée en puissance des classes moyennes et la consommation intérieure. En outre, les règlements des litiges commerciaux seraient plus équitables. Les produits agricoles venant du Mexique ne seraient pas affectés et surtout l'intégration du secteur énergétique enrichirait l'accord.
Ce qui se passe entre les Etats-Unis et le Mexique devrait accélérer la redistribution de l'appareil de production du Nord vers le Sud, avec l'intégration en profondeur (transfert de technologies, partage de la valeur ajoutée, partenariat) des économies des deux pays par la constitution de chaînes de valeur régionalisées. Déjà en 2014, l'IPEMED soulignait dans une étude que : « les générations de maquiladoras prenant part à ce modèle de coproduction demeurent pour l'heure minoritaires, mais la montée en gamme est en marche [1]».
Les pays du Maghreb se trouvent, vis-à-vis de l'Europe, dans une situation qui pourrait être comparable à celle du Mexique vis-à-vis des Etats-Unis [2]. Pourquoi ne pas s'inspirer des meilleures dispositions de ces accords Mexique/Etats-Unis ? Pourquoi ne pas aller plus en loin en proposant aux pays du Nord de l'Afrique une véritable coproduction industrielle exigeant le partenariat, le partage de la valeur ajoutée et le transfert de technologies ?
Des accords d'association ont été signés entre l'UE et chaque pays du Maghreb dans le cadre de la politique de voisinage. Ils ont eu des résultats inégaux. Mais ils étaient surtout axés sur l'intensification des échanges commerciaux et non le partage de la chaîne de valeurs. A l'heure actuelle, les débats qui entourent les négociations entre la Tunisie et l'Union européenne autour de l'ALECA démontrent la nécessité de co-construire un vrai partenariat économique « gagnant-gagnant », avec l'ensemble des parties prenantes, qui ne pérennise pas un rapport de « dépendance ».
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Des forces positives sont à l'œuvre pour faire naître un co-développement inclusif :
Voilà pourquoi les pays européens et nord-africains devraient pouvoir « faire plus et mieux » que les Américains et les Mexicains en conjuguant leurs intérêts et leurs forces face aux défis à venir et en étant les promoteurs d'une coopération plus originale et inclusive entre les continents européen et africain.
La régionalisation Nord-Sud sous forme de trois « quartiers d'orange »[7] est en marche. Comme l'écrit Marie Charrel dans le Monde, « la bataille commerciale avec les Etats-Unis pourrait encore accentuer cette régionalisation [8]».
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[1] Maxime Weigert, « La coproduction dans l'Alena : l'exemple des nouvelles générations de maquiladora », Etudes et Analyses, IPEMED, Octobre 2014
[2] Jean-Louis Guigou, « Le Maghreb peut devenir le Mexique de l'Union Européenne », Le Monde- 8/09/2014.
[3] Martin Fleury, Jean-Philippe Payet, Dynamiques des investissements dans les pays riverains de la Méditerranée, IPEMED, 2015
[4] Ces « Oies sauvages », qui vivent au Nord et nichent au Sud, désignent, par analogie, les migrations d'entreprises japonaises qui ont donné naissance aux « Dragons » et aux « Tigres » asiatiques.
[5] Jean-Raphaël Chaponnière et al, « Comment la Chine contribue-t-elle au développement industriel des pays africains ? », IPEMED Palimpseste n° 20, Juin 2018
À lire également
[6] Hassan EL ARIF, « Libre-échange: Faut-il tout remettre à plat? », L'Economiste, 27/08/2018
[7] Jean-Louis Guigou, Le Monde, 27 mars 2007
[8] Marie Charrel, « L'offensive douanière américaine pourrait reconfigurer les flux du commerce mondial », Le Monde, 6 août 2018
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