Mexique/Etats-Unis et Maghreb/Europe  : une profonde ressemblance

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Jean-Louis Guigou, président de l'IPEMED.
Jean-Louis Guigou, président de l'IPEMED. (Crédits : DR)
L'accord commercial, conclu le 27 août, entre le Mexique et les Etats-Unis amène à se poser la question suivante : quels enseignements peut-on en tirer pour améliorer les relations entre le Maghreb et l'Union Européenne ? Par Jean-Louis Guigou, Président de l'IPEMED

En positif, depuis l'accord de libre-échange nord-américain (ALENA 1994), le Mexique a créé en quinze ans deux millions d'emplois, et est devenu la quatrième plateforme mondiale de production automobile. Mais, en négatif, la dépendance de l'économie mexicaine s'est accrue : environ 80% des exportations du pays sont à destination de son voisin américain, qui a connu dans le même temps une accélération des délocalisations et de sa « désindustrialisation ».

En quelques semaines, les Mexicains et les Américains semblent avoir trouver un accord équitable. A titre d'exemple, dans le secteur automobile, les « règles d'origine » ont été améliorées dans l'intérêt des deux pays : d'un côté, la part des composants fabriqués dans les deux pays passe de 62,5 % à 75 %. Ceci exclut de recourir à des entrants à bas coût venant des pays du bloc asiatique. Cette mesure renforce, en définitive, l'interdépendance économique entre le Mexique et les Etats-Unis. D'un autre côté, 40% de la valeur d'un véhicule devraient provenir des centres de production où les salaires sont au minimum égaux à 16 dollars/heure ; ce qui pourrait favoriser le pouvoir d'achat des ouvriers mexicains, assurer la montée en puissance des classes moyennes et la consommation intérieure. En outre, les règlements des litiges commerciaux seraient plus équitables. Les produits agricoles venant du Mexique ne seraient pas affectés et surtout l'intégration du secteur énergétique enrichirait l'accord.

Intégration en profondeur des deux économies

Ce qui se passe entre les Etats-Unis et le Mexique devrait accélérer la redistribution de l'appareil de production du Nord vers le Sud, avec l'intégration en profondeur (transfert de technologies, partage de la valeur ajoutée, partenariat) des économies des deux pays par la constitution de chaînes de valeur régionalisées. Déjà en 2014, l'IPEMED soulignait dans une étude que : « les générations de maquiladoras prenant part à ce modèle de coproduction demeurent pour l'heure minoritaires, mais la montée en gamme est en marche [1]».

Les pays du Maghreb se trouvent, vis-à-vis de l'Europe, dans une situation qui pourrait être comparable à celle du Mexique vis-à-vis des Etats-Unis [2]. Pourquoi ne pas s'inspirer des meilleures dispositions de ces accords Mexique/Etats-Unis ? Pourquoi ne pas aller plus en loin en proposant aux pays du Nord de l'Afrique une véritable coproduction industrielle exigeant le partenariat, le partage de la valeur ajoutée et le transfert de technologies ?

Des accords d'association ont été signés entre l'UE et chaque pays du Maghreb dans le cadre de la politique de voisinage. Ils ont eu des résultats inégaux. Mais ils étaient surtout axés sur l'intensification des échanges commerciaux et non le partage de la chaîne de valeurs. A l'heure actuelle, les débats qui entourent les négociations entre la Tunisie et l'Union européenne autour de l'ALECA démontrent la nécessité de co-construire un vrai partenariat économique « gagnant-gagnant », avec l'ensemble des parties prenantes, qui ne pérennise pas un rapport de « dépendance ».

Des forces positives sont à l'œuvre pour faire naître un co-développement inclusif :

  • La première force à l'œuvre, c'est incontestablement le processus d'industrialisation des pays du Sud et de l'Est de la Méditerranée qui est déjà une réalité [3]. Ces pays ont d'ores-et-déjà des atouts qui pourraient leur permettre de suivre l'évolution théorisée par l'économiste japonais Akamatsu en 1937, dite du « vol des oies sauvages »[4] ;
  • La seconde force à l'œuvre, venant de la rive Nord, c'est le compactage des chaînes de valeur, qui deviennent davantage régionales pour tirer profit du différentiel de développement entre pays voisins. Ce modèle a montré son efficacité dans le cas de l'Allemagne et les Pays d'Europe Centrale et Orientale (PECO), entre la Chine et les pays du sud-est asiatique et, dans une certaine mesure entre les Etats-Unis et le Mexique ;
  • La troisième force à l'œuvre, c'est la puissance de l'offre chinoise aux Africains et aux Maghrébins[5] qui doit inciter les entreprises européennes à réagir pour faire, à leur tour, une offre différenciée, avec une réelle valeur ajoutée, incluant transferts de technologies, formation, RSE, etc.
  • Enfin, la quatrième tendance favorable est d'ordre politique. Les dirigeants européens souhaitent relancer la coopération euro-méditerranéenne autour de nouvelles bases et de nouveaux outils, comme en témoignent l'allocution du Président français, Emmanuel Macron, le 27 août dernier ou l'ambition affichée du Plan d'Investissement Extérieur de l'Union Européenne. Au Sud, le contexte y est favorable : l'évaluation de l'impact des accords de libre-échange ayant démontré que « ce type de partenariat commercial n'est pas suffisant pour développer l'économie nationale. Par conséquent, il faudra faire preuve d'imagination pour concevoir une vision intégrée en matière de commerce extérieur [6]».

Voilà pourquoi les pays européens et nord-africains devraient pouvoir « faire plus et mieux » que les Américains et les Mexicains en conjuguant leurs intérêts et leurs forces face aux défis à venir et en étant les promoteurs d'une coopération plus originale et inclusive entre les continents européen et africain.

La régionalisation Nord-Sud sous forme de trois « quartiers d'orange »[7] est en marche. Comme l'écrit Marie Charrel dans le Monde, « la bataille commerciale avec les Etats-Unis pourrait encore accentuer cette régionalisation [8]».

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[1] Maxime Weigert, « La coproduction dans l'Alena : l'exemple des nouvelles générations de maquiladora », Etudes et Analyses, IPEMED, Octobre 2014

[2] Jean-Louis Guigou, « Le Maghreb peut devenir le Mexique de l'Union Européenne », Le Monde- 8/09/2014.

[3] Martin Fleury, Jean-Philippe Payet, Dynamiques des investissements dans les pays riverains de la Méditerranée, IPEMED, 2015

[4] Ces « Oies sauvages », qui vivent au Nord et nichent au Sud, désignent, par analogie, les migrations d'entreprises japonaises qui ont donné naissance aux « Dragons » et aux « Tigres » asiatiques.

[5] Jean-Raphaël Chaponnière et al, « Comment la Chine contribue-t-elle au développement industriel des pays africains ? », IPEMED Palimpseste n° 20, Juin 2018

[6] Hassan EL ARIF, « Libre-échange: Faut-il tout remettre à plat? », L'Economiste, 27/08/2018

[7] Jean-Louis Guigou, Le Monde, 27 mars 2007

[8] Marie Charrel, « L'offensive douanière américaine pourrait reconfigurer les flux du commerce mondial », Le Monde, 6 août 2018

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Commentaires
a écrit le 26/09/2018 à 9:23 :
Merci pour cet article qui regarde par delà la bêtise idéologique néolibérale ambiante.

On ne peut que regretter que l'excellente idée d'une europe méditerranéenne proposée par Sarkozy l'aie été par ce moulin à vent étant donné que c'était la meilleure idée que j'ai entendu concernant l'UE du troisième millénaire.

Maintenant l'union européenne démontre par le travail détaché qu'une coopération économique de valeur comme vous la suggérez n'est pas à l’ordre du jour, absente même de leur domaine de réflexion, si on peut appeler le néolibéralisme de la réflexion d'ailleurs, puisque nous sommes dans le pire dumping social qui soit.

Donc déjà au sein même de notre propre union c'est le déchirement entre les citoyens européens qui est imposé, du coup on voit mal nos dirigeants européens mieux traiter les peuples du Maghreb que les polonais, croates, moldaves et autres roumains non ?

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