OPINION. « L'avenir de Gaza : le spectre de la rivalité entre Qatar et Emirats »
Sébastien Boussois

Photo d'illustration
J. Brouckaert / LT
Sébastien Boussois

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J. Brouckaert / LT
Par ses propos sur Gaza et sa volonté de faire du territoire exsangue, une nouvelle « riviera » à la française vidée de ses habitants palestiniens, Donald Trump a eu le mérite de poser enfin la question de l'avenir de ce bout de terre bombardé et détruit en seize mois. Ni Netanyahou ni Mahmoud Abbas ni la communauté internationale n'ont eu de proposition sérieuse ou le poids pour pouvoir convaincre du sort qui pourrait être réservé à l'enclave palestinienne. Les propos récents des Émirats arabes unis (EAU), nouvel allié fort d'Israël depuis la signature des accords d'Abraham en 2020, qui ne voient pas d'autre alternative pour Gaza que le projet américain, se distinguent de bon nombre de pays arabes qui continuent à protester.
Dans le même temps, un à un depuis 1977, les pays arabes ont normalisé leur relation avec l'État hébreu, mettant de côté un peu plus chaque année, leur légitimité pour peser dans le destin d'un État palestinien de plus en plus inenvisageable. La normalisation à venir de la relation entre Israël et l'Arabie saoudite finira de mettre un clou sur le cercueil palestinien. Il y a au fond deux acteurs qui comptent plus que tout dans la rivalité d'influence régionale qu'il existe sur le sort de Gaza (et des territoires palestiniens), et deux visions totalement différentes : le Qatar qui joue le rôle de médiateur avec les dirigeants du Hamas depuis l'attaque terroriste du 7 octobre 2023 et tente d'œuvrer pour un cessez-le-feu et la libération des otages israéliens, et qui souhaite que les Palestiniens restent sur un territoire que l'on reconstruirait ; et les Émiratis qui depuis des années ont un homme clé en main, Mohamed Dahlan, qu'ils rêvent d'installer à la tête d'un territoire qui serait pacifié et pourrait être une nouvelle pépite économique régionale (comme Dubaï en quelque sorte). Cette rivalité risque de s'accroître au-delà de la libération finale des otages, mais rapidement dans la réflexion globale qui sera fait sur : que fait-on de Gaza ? Que fait-on des Gazaouis ? Que reconstruit ou construit-on ? Qui administre le territoire pour éviter une nouvelle guerre ?
La rivalité entre le Qatar et les Émirats arabes unis s'est accentuée au cours des dernières années, chaque acteur cherchant à étendre son influence sur la bande de Gaza, un territoire au cœur de la complexité géopolitique du Moyen-Orient. Cette compétition se manifeste autant sur le plan diplomatique qu'économique, et s'inscrit dans le contexte plus large des rivalités régionales, où les alliances et les intérêts se redéfinissent en permanence.
Le Qatar a su se positionner comme un interlocuteur privilégié pour de nombreux acteurs palestiniens, notamment en soutenant financièrement Gaza et en entretenant des liens étroits avec le Hamas. En offrant une aide humanitaire et en investissant dans des projets d'infrastructure, Doha se présente comme un partenaire incontournable pour répondre aux besoins urgents de la population gazaouie. Ce soutien, souvent présenté comme une volonté de stabiliser le territoire et d'améliorer les conditions de vie, permet à l'émirat de renforcer son image de médiateur et de défenseur de la cause palestinienne.
À l'opposé, les Émirats arabes unis privilégient une approche plus stratégique et diplomatique, visant à réorienter l'équilibre régional. D'un côté, Dubaï et Abu Dhabi ont mis en avant une vision de modernisation et de coopération économique qui va parfois de pair avec une politique de rapprochement avec Israël. De ce fait, les EAU cherchent à imposer un modèle de développement alternatif pour Gaza, s'inscrivant dans une dynamique qui prône à la fois la sécurité régionale et la lutte contre l'extrémisme. Cette posture, combinée à une rhétorique plus critique à l'égard de certains acteurs palestiniens, crée une tension évidente avec l'approche qatarie, plus orientée vers le dialogue direct avec les factions palestiniennes.
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Au-delà des considérations idéologiques, la rivalité entre le Qatar et les EAU pour l'avenir de Gaza se joue également sur le terrain des investissements et des alliances régionales. Le Qatar, par ses aides financières et ses projets de développement, ambitionne de gagner la confiance d'une population souvent confrontée à des difficultés économiques et humanitaires. Cette stratégie se double d'un discours de solidarité avec la cause palestinienne, qui trouve un écho favorable auprès de nombreux pays arabes et de la communauté internationale.
Les EAU, quant à eux, cherchent à réorienter le discours en faveur d'une approche pragmatique qui associe modernisation, sécurité et coopération interrégionale. En soutenant des initiatives de réconciliation et en participant à des projets économiques régionaux, Abu Dhabi tente de promouvoir une vision de la paix qui inclut une relation renforcée avec Israël. Cette stratégie, bien que controversée, est perçue par certains comme un moyen de rompre avec les cycles de violence et d'instaurer un nouvel ordre régional.
Au fond, il n'y a pas plus incertain que l'avenir de Gaza et des Gazaouis. La bande de Gaza, marquée par des décennies de conflit, continue de subir les conséquences d'un blocus économique et d'hostilités récurrentes, et d'une population sous administration du Hamas. L'enjeu pour les deux acteurs réside donc dans la capacité à instaurer un dialogue qui dépasse les rivalités régionales : vaste programme. Tandis que chacun tente de peser sur l'avenir de Gaza à travers des stratégies parfois opposées, la question demeure : dans un contexte de conflit et de fragilité, quelle approche permettra réellement de poser les bases d'un avenir plus stable et prospère pour ce territoire en quête de rédemption et de paix ? Un territoire moderne « nettoyé » de son passé et de ses descendants, ou une terre prise entre tradition et nationalisme ? C'est l'économie et le business qui pourraient en définitive trancher au détriment de l'humain.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe et géopolitique, enseignant en relations internationales à l'IHECS (Bruxelles), associé au CNAM Paris (Equipe Sécurité Défense), à l'Institut d'Etudes de Géopolitique Appliquée (IEGA Paris), au NORDIC CENTER FOR CONFLICT TRANSFORMATION (NCCT Stockholm) et à l'Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse).
Sébastien Boussois
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