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Pourquoi les cyberattaques étatiques se font sous le manteau

Charles Cuvelliez et Jean-Jacques Quisquater (*)

Publié le 22 juin 2021 à 07:13 - Mis à jour le 22 juin 2021 à 07:40

Composite, Quisquater, Cuvelliez,

Jean-Jacques Quisquater et Charles Cuvelliez.

DR

Le Quotidien Numérique

06 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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OPINION. Les cyberattaques menées par la Russie et la Chine visent à miner la cohésion de nos démocraties. Mais le déni de ces actions par ces pays offre aux régimes démocratiques la possibilité d'agir de manière graduée sans trahir leurs valeurs. (*) Par Charles Cuvelliez, Ecole Polytechnique de Bruxelles, ULB, et Jean-Jacques Quisquater, Ecole Polytechnique de Louvain, UCL et MIT.

Au menu des discussions entre Poutine et Biden, à Genève le 16 juin, ont figuré les attaques cyber dont se rendrait coupable la Russie. Ces attaques visent à subtiliser des données sensibles, à espionner les sociétés US et l'administration mais pas seulement : une grande part des efforts sont consacrés à l'ingérence, la désinformation et à encourager le complotisme dans la plupart des pays occidentaux. On comprend moins l'intérêt de la Russie.

Il est pourtant limpide : il s'agit de miner la cohésion de nos démocraties. Dans notre pays, l'opinion publique est un moteur des décisions politiques. Elle est un facteur de cohésion qui fait la force de nos démocraties. La Russie ou de la Chine doivent forcer l'adhésion de leur population au régime, à défaut de cohésion en y consacrant d'importants moyens, répression, surveillance...

Faire douter de tout

Faire douter de tout, l'utilité des vaccins, l'innocuité de la 5G, la probité de nos dirigeants, c'est cliver la population entre ceux qui y croit et ceux qui n'y croient pas, entre ceux qui font confiance et ceux qui ne font pas confiance au « système ». Sans cohésion, les démocraties ne peuvent plus agir et rester un rempart contre l'expansionnisme des pays répressifs qui y trouvent souvent là un moyen de maintenir l'adhésion de leur population via ce nationalisme.

Les cyberattaques, l'activisme des mercenaires russes sur les théâtres d'opération où les Occidentaux sont présents (et inefficaces de ce fait) ont une autre caractéristique : il est plausible pour la Russie de nier leur implication. Ces attaques restent en dessous du seuil de riposte obligé des pays occidentaux.

 La Russie a beau jeu de se dédouaner des agissements de mercenaires : les Etats-Unis n'ont-ils pas fait de même pour suppléer l'armée US en Irak. De nombreux pays d'Europe n'ont-ils pas laissé partir en Irak des volontaires pour combattre aux côtés de Daesh ou des Kurdes qui s'y opposaient ?

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L'opinion publique, l'arme occidentale

L'opinion publique génère cette forte cohésion quand elle est alignée sur les valeurs à défendre. Las, elle est devenue changeante ainsi que ce qui l'alimente, réseaux sociaux et boulimie d'information obligent : une cyberattaque est chassée des esprits le lendemain par un autre évènement qui captera son attention. Une riposte serait à ce moment déplacée pour l'opinion. Entretemps, un sentiment d'impuissance de nos dirigeants s'installe.

Les États répressifs ne s'encombrent pas de considérations éthiques, de vie privée ou du droit international embryonnaire quand il s'agit de nouvelles technologies. Nos démocraties seraient mal inspirées d'utiliser les mêmes moyens. On ne peut pas vanter les valeurs démocratiques et désinformer en même temps font justement remarquer trois chercheurs qui se sont penchés sur cet étrange état de fait. George Bush n'a-t-il pas porté un grand coup à la légitimité des Etats-Unis à défendre les valeurs occidentales en annonçant que Saddam Hussein possédait des armes de destruction massive, un mensonge prémédité ?

Si Trump plaisait autant à Poutine au point de le vouloir au pouvoir et même après plusieurs salves de sanction, c'était grâce à sa capacité de cliver son pays et à affaiblir sa cohésion. Trump ne désinformait pas : il mentait. On ne pouvait rêver mieux pour un président qui doit incarner des valeurs démocratiques.

Nos démocraties, pas dupes...

On nous dit qu'on ne peut pas attribuer à tel ou tel pays une cyberattaque contre des intérêts d'un autre pays ?

Nos démocraties ont pourtant un appareil de renseignement qui le sait. Mais ne rien révéler laisse une marge de manœuvre à nos dirigeants, disent les chercheurs. Les Etats répressifs n'attendent que de pouvoir dénoncer l'agressivité des pays occidentaux en réponse à des attaques qui ne captent l'attention du public que quelques jours ou quelques heures. Cette attention doit être durable pour préparer l'opinion et la convaincre du bien-fondé des rétorsions. Justement, Biden n'est pas en reste depuis son arrivée au pouvoir. Il y a un réel matraquage contre la Russie et la Chine avec le G7 en caisse de résonance: voilà les opinions publiques désormais plus qu'alertées. Elles sont sensibilisées, ce qui nous permet de sortir de notre béatitude envers la Chine et la Russie sur les prises de contrôle industrielle chinoises, la non-réciprocité dans l'ouverture des marchés aux investisseurs...

Le déni plausible est le fil conducteur des tactiques géopolitiques de ces États. Il n'est pas propre à ces dernières. Il est présent en cryptographie : ces techniques permettent de nier la présence même de données chiffrées de la part de son propriétaire après les avoir chiffrés (et masqués).

Nos démocraties ont intérêt à ne pas s'écarter de leur ligne de conduite actuelle et à tourner à leur avantage la marge de manœuvre que leur donnent les attaques sous le manteau des Etats répressifs à visée géopolitiques. Rien ne serait pire que l'œil pour œil, dent pour dent : une riposte graduée oui, une riposte linéaire, surtout pas...

______

Pour en savoir plus : Negotiating [Im]plausible Deniability: Strategic Guidelines for U.S. Engagement in Modern Indirect Warfare, By Kyle Atwell, Joshua M. Portzer, and Daphne McCurdy, PRISM Vol. 9, No. 2

Charles Cuvelliez et Jean-Jacques Quisquater (*)

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