Présidentielle américaine : à quoi ressemble une victoire de Trump ?
Karl Eychenne

Photo d'illustration
Reuters
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Les marchés financiers ne votent pas. Ils n'en ont pas besoin. Ils connaissent déjà le vainqueur des élections américaines. Et leur verdict est sans équivoque. Donald Trump sera le prochain président. Nous ne parlons pas d'un faisceau d'indices plaidant favorablement pour le candidat républicain, mais de preuves accablantes récusant tout autre scénario qu'une victoire de Donald Trump. Nul besoin de sondages à haute fréquence effectués auprès d'un échantillon représentatif de la population. Les marchés ont beaucoup mieux. Ils ont les taux d'intérêt, le Bitcoin, le dollar. Et ils ont la « valeur » Trump : Trump Media & Technology, groupe de média qui a pris près de 200 % en un mois, et s'est envolé récemment suite à la prestation du candidat républicain au Madison square Garden à New York.
Les taux d'intérêt nous livrent aussi un témoignage sincère et convaincant. La hausse des taux en cours serait entretenue par l'anticipation d'une politique tarifaire et budgétaire promettant une envolée de l'inflation. Signe particulièrement intéressant, la pentification de la courbe de taux conjuguée à la hausse des taux, autrement dit les taux d'intérêt à 10 et 30 ans montent bien plus que les taux d'intérêt à 2 et 5 ans. Il s'agit d'un phénomène plutôt rare et typique des phases où l'on pense que l'accélération de l'inflation justifiera un durcissement de la politique monétaire, mais insuffisante pour freiner les anticipations d'inflation à long terme.
La hausse du dollar n'a pas grand-chose à dire de plus, si ce n'est qu'elle corrobore les dires des taux. En effet, la hausse du dollar n'est qu'une forme d'effet secondaire de la hausse des taux américains. D'ordinaire, l'appréciation d'une devise dépend d'un avantage comparatif entre le rendement proposé par les actifs domestiques et le rendement proposé par les actifs étrangers. Mais le cas américain est une exception. Lorsque les taux américains sont pris de fièvre, l'hystérie occulte alors toute référence relative. Seule la perspective de percevoir un rendement sans risque américain plus élevé suffit à préférer le dollar. Quant au Bitcoin. Les éléments de langage de Donald Trump ont été suffisamment explicites, en faveur des cryptomonnaies. La hausse du Bitcoin apporte donc un témoignage concordant à celui des taux, du dollar et de la « valeur Trump ». Il n'y a plus de doutes possibles. C'est bien Donald Trump qui sera élu.
L'industrie financière va plus loin encore, et imagine des stratégies « Trump » qu'elle oppose à des stratégies « Harris ». Ces stratégies consistent à identifier les titres des marchés d'actions qui seraient les plus susceptibles de bénéficier d'une élection de l'un ou l'autre des candidats. Concernant le candidat Trump, les titres retenus sont ceux qui seraient particulièrement bien exposés aux thèmes de la dé-régulation, des produits domestiques, et des énergies fossiles par exemple ; et les titres délaissés seraient ceux trop exposés aux thèmes de la transition énergétique, et de la politique tarifaire sur les produits étrangers. Comme par enchantement, il est observé que la stratégie « Trump » enregistre de bien meilleures performances que la stratégie « Harris », ce qui signifie que les investisseurs privilégient les actifs susceptibles de bénéficier d'une élection de Trump.
Il n'est pas interdit de prendre un peu de recul, et d'accorder l'attention qu'elle mérite à ces performances, ni plus ni moins. D'ordinaire, il ne faut jamais sur-interpréter ce que nous disent les marchés. D'une part, parce qu'ils n'ont pas besoin de motifs particuliers pour bouger. En effet, le principe de causalité est superfétatoire en finance. Une cause première est toujours bienvenue, mais elle n'est pas nécessaire. D'autre part, l'exubérance est dans les gènes de l'investisseur, comme le montra jadis le professeur Robert Shiller dans un papier qui fait autorité : Do Stock Prices Move Too Much to be Justified by Subsequent Changes in Dividends ?, 1981. Autrement dit, les mouvements de marchés intègrent des anticipations, mais aussi des préférences de l'investisseur (aversion au risque, préférence pour le présent...). Et il est impossible de démêler le tout.
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Une fois que l'on a dit cela, on a peut-être tenté de relativiser les messages que nous croyons lire de la part des marchés. Peut-être même ne s'agit-il que d'agitation. Mais c'est plus fort que nous. La finance de marché est ainsi faite qu'elle préfère quand les histoires ont un sens. Et comme elle a beaucoup d'imagination, elle finit toujours par trouver des mots pour habiter les faits. Il faut des histoires qui racontent ce qui est vu, et la plus plausible sera celle retenue. Aujourd'hui, la finance de marché a son histoire. Une histoire qui n'a aucune rivale sérieuse. La victoire de Trump.
Ce que disent les marchés est pris au sérieux par la recherche académique. Non pas qu'elle considère le message des marchés comme profond ou pertinent. Mais parce que les mouvements de marché révèlent toujours une certaine disposition d'esprit de l'investisseur. En effet, par ses achats et ses ventes, l'investisseur révèle une sensibilité particulière pour tel ou tel type de nouvelle, économique, politique ou autre. Mais impossible d'en savoir plus. Personne ne saura jamais ce qui se passe dans la tête de l'investisseur au moment où il prend la décision d'acheter ou de vendre. Certains travaux des neurosciences suggèrent qu'il ne le sait pas lui-même, ou qu'il invoque des motifs douteux (on appelle cela de fausses croyances).
Cela dit, tout n'est pas perdu. Grâce à certaines ruses statistiques (variables instrumentales), la recherche académique peut faire parler l'investisseur. Par exemple, quelle serait sa réaction au cas où l'un des candidats à la présidentielle voyait sa côte grimper, Donald Trump par exemple ? Il est alors « démontré » que toute hausse de la côte de Donald Trump aurait pour effet de faire monter davantage encore les taux d'intérêt et l'inflation anticipée. Ces tensions pourraient alors faire craquer les actions, alors qu'elles semblent pour l'instant bien résister. Cerise sur le gâteau, il serait même possible d'anticiper une baisse de la croissance économique potentielle... « Sa majesté, le hasard », n'a qu'à bien se tenir, contrairement à ce que suggérait Voltaire. Patience, quelques jours encore, et nous serons fixés.
Karl Eychenne
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