Prêts garantis par l’État : les refus seraient plus nombreux que dans les statistiques officielles

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(Crédits : Charles Platiau)
ANALYSE. Le taux de refus de Bercy (2,4 % à mi-avril) aux demandes pour faire face aux difficultés de trésorerie ne prend probablement pas en compte les dossiers que les banques ne veulent pas monter. Par Stéphanie Serve, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC) et Jeanne Lazarus, Sciences Po – USPC.

La crise du Covid-19 a fragilisé un grand nombre d'entreprises. L'un des premiers dispositifs d'aide mis en place par L'État le 25 mars dernier, l'octroi des PGE (prêts garantis par l'État), est destiné à accorder des crédits bancaires pour faire face à l'insuffisance de trésorerie des entreprises et ainsi leur éviter la faillite.

Sur une enveloppe totale de 300 milliards d'euros, plus de 100 milliards d'euros de PGE ont été octroyés à la mi-mai, selon la Fédération française des banques, ce qui correspond à plus de 500 000 demandes de crédit.

La crise semble donc ouvrir le robinet pour le crédit de trésorerie, devenu un instrument majeur d'aide à l'économie alors qu'il est habituellement invisible dans le débat public comme dans les travaux universitaires.

D'une part, ce dispositif qui se distingue du crédit pluriannuel destiné à financer des investissements matériels ou immatériels est aujourd'hui ouvert à tous les types d'entreprises, quelle que soit leur taille (Le PGE est consenti dans la limite de 25 % du chiffre d'affaires sur une durée initiale de 1 an).

D'autre part, la Banque publique d'investissement (BPI) apporte la garantie d'État pour 90 % du montant prêté en cas de faillite de l'emprunteur, ce qui limite aux 10 % restant le risque pris par le banquier prêteur.

Au-delà des chiffres officiels...

Les taux de refus affichés sont, en conséquence, faibles : le dernier tableau de bord établi par le ministère des Finances fait état de 2,4 %.

20200717

Chiffres concernant le déploiement du système de prêts garantis par l'État. 
Auteur à partir des données Fédération bancaire française et Bpifrance.

Toutefois, alors que ce dispositif simple et largement activé semble desserrer l'étau d'un crédit historiquement marqué par la frilosité des banques, une série d'articles de presse a, dans le même temps, témoignages d'entrepreneurs à l'appui, pointé ses dysfonctionnements, dénonçant des refus qualifiés d'abusifs ou la réticence des banques à « jouer le jeu ».

Une enquête menée par le Syndicat des indépendants après consultation de 1 087 TPE (très petites entreprises qui emploient moins de 10 salariés) du 10 au 15 avril 2020 fait ainsi état d'un taux de refus de PGE de 52 %, bien au-delà des statistiques officielles.

Ce paradoxe nous a conduits à nous interroger sur la notion de refus et le type d'entreprise « refusée ».

Dans une série d'entretiens menés lors de la crise du Covid-19, les banquiers ont avancé qu'un élément central de la décision d'octroi était la confiance, elle-même assise sur l'historique de la relation bancaire.

Les entreprises nouvellement créées et en première demande de crédit ou les entreprises en grande difficulté avant la crise n'étaient pas en bonne position : un de nos interviewés nous a dit ne pas vouloir mettre « un énième pansement sur une jambe de bois ». En revanche, les entreprises clientes de longue date et entretenant de bonnes relations avec leurs banques, même fragilisées par la crise, n'auraient eu aucun mal à obtenir des PGE.

Cependant, en creusant la notion de refus, la situation est plus complexe qu'il n'y paraît. En effet, tout dépend de ce qu'on entend par refus de crédit. Le refus n'est pas uniquement une réponse négative de la banque à la suite du montage et de l'examen d'une demande.

Pénalisées par le scoring et par un effet de taille

En effet, nos entretiens ont également révélé que le banquier pouvait refuser de monter le dossier. De même, dans les articles de presse, certaines entreprises « refusées » se sont plaintes d'une absence de réponse à leur demande.

Ces refus pourraient s'expliquer en partie par les modifications dans l'évaluation du risque de crédit depuis les réformes prudentielles dites « de Bâle ». Conduites dans un objectif de stabilisation du système financier, elles ont imposé aux banques une montée en puissance des dispositifs de quantification pour valoriser le risque. Des modèles internes sophistiqués de scoring des emprunteurs ont été mis en place, en plus des notes délivrées par la Banque de France.


À lire aussi : La crise sanitaire va-t-elle générer une nouvelle crise bancaire ?


Ainsi, avant la crise du Covid-19, les banquiers nous avaient déjà souligné l'importance de la note pour accéder aux crédits bancaires. Le même scénario nous a été souvent relaté par des chefs d'entreprises : le conseiller bancaire était d'accord pour le prêt, mais le compte a été temporairement en dépassement de découvert - précisément car l'entreprise traversait une période de difficulté de trésorerie et avait besoin du prêt pour la combler - ce qui a fait chuter la note et a interdit au conseiller bancaire de faire le crédit.

Pendant la crise, le médiateur du crédit, ainsi que les banquiers que nous avons interrogés, ont évoqué la prise en compte d'une note de risque minimale de la Banque de France en dessous de laquelle le montage du dossier PGE n'était pas systématique. De plus, les plus petites entreprises (chiffre d'affaires inférieur à 750 000 euros) n'ont pas de note Banque de France et se sont retrouvées de fait pénalisées dans leur demande par un simple effet de taille.

Un crédit vital, mais mal vu

Par opposition au crédit pluriannuel destiné à financer des investissements matériels ou immatériels, le crédit de trésorerie a une durée transitoire (de quelques jours à un an). Il est longtemps demeuré dans l'ombre à différents niveaux.

Sur le plan académique, il n'a pas fait l'objet de recherches, ni en sociologie économique, ni en économie financière où les nombreux travaux sur le rationnement de crédit qui font suite à l'article pionnier des économistes Joseph Stiglitz et Andrew Weiss (1981) ne prennent pas en compte sa temporalité.

Avant la crise, les taux de refus en matière de crédit de trésorerie étaient loin d'être négligeables : ils concernaient un tiers des PME (petites et moyennes entreprises) et 44 % des seules TPE sur la période du premier trimestre 2020 selon les résultats de l'enquête périodique sur l'accès au crédit des entreprises administrée par la Banque de France.

Pourtant, ce crédit est vital pour la survie économique des entreprises puisque 25 % des PME font faillite pour cause de rupture de trésorerie, selon l'organisme expert Altarès.

Taux de défaillance d'entreprise en France au premier trimestre 2020 comparé à 2019. Étude Altares

Enfin, la réglementation n'a pas non plus mis ce type de crédit sur le devant de la scène. La loi de modernisation sur l'économie de 2008 aborde la question de la trésorerie des entreprises sous l'angle de la réduction des délais de paiement interentreprises (entre fournisseurs et clients), et non du crédit bancaire.

Par ailleurs, il ressort de nos enquêtes (menées en 2014 et 2015 puis lors de la crise du Covid-19) que le crédit de trésorerie est souvent stigmatisé comme un signe de mauvaise gestion ou de dysfonctionnement du compte bancaire plus que comme une nécessité pour l'entreprise.

Ce crédit est jugé par les banques comme plus risqué que le crédit d'investissement. Son processus d'octroi est en conséquence très encadré par l'organisation bancaire, impliquant dans la majorité des cas une validation ou invalidation des décisions prises en agence bancaire par la direction des risques.

Ainsi, les entreprises en difficultés financières ou en croissance peuvent rencontrer le même type d'accueil soupçonneux. Pour toutes, obtenir un crédit de trésorerie est une épreuve. Les pratiques d'octroi de crédit de trésorerie en temps de crise n'ont pas changé tant que cela.

Si un grand nombre d'entreprises ont pu bénéficier des PGE alors qu'elles auraient peut-être été « rationnées » en temps normal, d'autres se retrouvent exclues du fait d'un recours aux notes de risque. Être en dessous du seuil de note, être de petite taille et non notée, c'est encourir le risque d'un refus de montage de dossier.

Ces refus « pour non-montages » ne sont probablement pas comptabilisés dans les statistiques officielles de la Banque de France, ni spontanément considérés comme des refus par les banquiers, ce qui peut apporter un élément d'explication aux divergences de statistiques et au paradoxe de la médiatisation des cas de dysfonctionnements de PGE.

L'on retrouve ici une logique bien démontrée par la sociologie de l'évaluation et de la comptabilité : les notations sont des moyens de synthétiser des informations complexes et disparates, mais elles ont elles-mêmes des pouvoirs puissants d'homogénéisation.

La finance, ici au travers de l'exemple de l'octroi du crédit de trésorerie, est un espace où ces phénomènes sont particulièrement prégnants.

La crise n'a en effet pas détaché les banques de leurs contraintes habituelles : les refusés du crédit, plus nombreux que certaines statistiques ne le laisseraient penser, témoignent qu'utiliser des entreprises privées pour mettre en œuvre une politique publique bute aujourd'hui sur les logiques contradictoires du public et du privé.

The Conversation ________

Par Stéphanie ServeProfesseure des universités, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC) et Jeanne LazarusChercheuse CNRS en sociologie, Sciences Po - USPC

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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Commentaires
a écrit le 20/07/2020 à 19:13 :
Heureusement que les banques filtrent les ratios microéconomiques pour relayer les politiques publiques basées sur les modèles macroéconomiques. Le financement d'entreprises zombies ne pourra être évité que grâce au filtrage nécessaire par les acteurs proches du terrain. Les seuls capables de jauger concrètement la pertinence ou non d'accorder un PGE. Il ne s'agit pas d'administrer un médicament très onéreux à un malade en phase terminale quasi certaine. Mieux réserver ces traitements coûteux pour la collectivité, à des patients qui ont de fortes chances de s'en sortir.
Réponse de le 25/07/2020 à 18:58 :
En grosse partie votre intervention est Fausse.
Je suis en charge d'une franchise de plusieurs dizaine de magasins.
Seules les sociétés qui étaient déjà fragile avant le covid ont eu des aides.
J'ai moi-même une société qui elle est en plein essor et j'ai eu un beau refus me mettant dans une position plus que délicates pour payer 2 loyers avec un chiffre d'affaire nul sur 2 mois.
La raison avancée: "pas assez de perte"
Maintenant c'est ma société qui est fragilisée. Bravo les banques!!
Une honte!!
a écrit le 20/07/2020 à 16:24 :
2,4 % de refus pour ceux qui ont passé le barrage de l'éligibilité puis ceux que les banque ont accepté de lire, puis ceux qui ont été acceptés et finalement ceux qui ont eu des fonds, c'est possible que ce ne soit que de 2.4 % de refus, mais force est de constater que sur les 2,5 millions d'entreprises en France, seulement 800.000 ont eu des aides de l'état, ce qui fait que 68 % sont en risque de disparaitre. soit 1,7 million et par 5 employés = 8.5 millions en comptant que 30 % vont survivre, chômeurs = 5, 95 millions, sans compter les 800,000 aidés qui ne vont pas tous survivre. Et pendant ce temps là Macron reprend son programme, comme si le Covid 19, n'avait jamais existé.
a écrit le 20/07/2020 à 10:27 :
Si les banques privées n'étaient pas aussi déficientes du fait de leur soumission aux dividendes des actionnaires milliardaires elles pourraient faire office de gardes fous et profiter pour sélectionner les meilleurs idées et candidats afin de relancer plus vite et plus fort la croissance économique mais comme d'habitude elles vont favoriser leur réseau interne de fils de et autres pistonnés bien souvent hélas totalement dénués d'idées ne générant que des demis succès et encore seulement quand la chance est là.

Le problème ici aussi n'étant pas les institutions, publiques ou privées mais les gens chargés de les faire fonctionner.
a écrit le 20/07/2020 à 9:38 :
Par principe, tout ce qui est comptabilisé est écrit.
On se doute bien que les refus dits " de principe" ne le sont pas.
Monter un dossier c'est du temps passé, des frais,etc. Ce n'est pas l'état qui paie ce coût.
Les banques ne font pas dans le bénévolat et ne sont pas des asos à but non lucratif.

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